Un manuscrit du début du XVIIIe siècle sur la manoeuvre des vaisseaux de l'Ordre de Malte.

(Manuscrit du Chevalier de Mornan du Poët)

(dernière révision du texte: le 21 février 2005).

Pour visualiser un mini dictionnaire avec une définition très succincte des principaux termes de marine utilisés dans ce texte, il suffit de cliquer sur l'image ci-contre pour obtenir une fenêtre séparée ou de cliquer sur le lien présent dans la barre des menus ci-dessus. Dans le texte, les mots pouvant prêter à confusion font aussi directement renvoi à ce mini dictionnaire.

Ce manuscrit n'est pas daté mais il me parait être du début du XVIIIe siècle si l'on se fit au style de l'écriture.

L'auteur avait probablement l'intention de publier son ouvrage puisqu'il lui a donné le titre suivant qui figure sur le premier feuillet:

"Traité de manoeuvre pratique des vaisseaux pour l'instruction des jeunes officiers qui veuillent s'appliquer au service de la marine. Par le Chev. de Mornan du Poët, Lieutenant de vaisseaux de l'Ordre de Malte."

Il avait d'autre part obtenu dans cet éventuel projet un appui de premier ordre puisqu'à la fin de l'index du manuscrit, se trouve la note suivante:

"Il m'a été présenté un livre pour l'examen qui a pour titre: Instruction pour les jeunes personnes qui veuille s'appliquer au service de la marine". Après l'avoir leü avec attention, je l'ay trouver très bon et très instructife pour la jeunesse. Le Bailly de Combreux, ci-devant commendant général des escadres de Malte."

Pour voir la fiche descriptive complète de ce manuscrit, cliquez sur ce lien.

Dans la transcription du texte de ce manuscrit, je me suis parfois permis de suggérer un mot ou une idée quand cela me semblait utile pour la compréhension et sans risquer de déformer l’idée de l’auteur. J’ai alors placé entre crochets [ .....] le mot ou l’expression que je pense être le plus approprié.

 

Voici le détail des titres des articles tel qu’ils sont indexés à la fin du manuscrit :

 

Avertissement

Je n’ai eu d’autre vue, dans la composition de cet ouvrage que de me rendre utile aux jeunes gens qui se destine au service dans la marine et dont la meilleure volonté de leur part n’empêche le progrès d’être lent et difficile. Il n’a paru jusqu’à présent rien d’assez complet pour les instruire de ce qu’il leur importe de savoir. Plusieurs d'entre eux n'envisagent que dans un très grand éloignement les circonstances où ils seront chargés du commandement d’un quart. Sur cette idée, ils ne se hâtent pas d’acquérir les notions convenables pour cet objet, et lorsqu’ils sont parvenus au point où ils pourraient faire usage des fruits d’un long travail, ils se trouvent dans une ignorance également dangereuse et coupable. De là dérivant bien des inconvénients, celui surtout d’être forcé de consulter pour toutes les opérations qui se présentent des officiers mariniers, lesquels, faits uniquement pour obéir, se prévalent du besoin qu’on a d’eux et respectent toujours moins un supérieur qui ne peut se passer de l’avis de ceux à qui il devrait donner des ordres. L’essai que je présente ici, quoique défectueux à bien des égards, pourra cependant [éviter] le mal dont je viens de parler, et sauver de la honte d’exercer un emploi sans en connaître les fonctions. J’y entre dans les plus menus détails parce qu’en fait d’un service de cette nature, ce qui paraît minutieux est souvent d’une très grande importance. Je ne dis rien d’ailleurs dont mes réflexions fondées sur l’expérience ne m’ayant démontré la nécessité. Mon ouvrage épargnera du moins à l’amour propre l'humiliation de demander dans ces occasions des lumières qu’on devrait avoir, et qu’on a négligé d’acquérir, heureux si en donnant cette preuve de mon zèle je puis révéler celui des autres à engager des mains plus habiles que les miennes dans le même genre et à remplir l’objet que je m’étais proposé. Ce seul espoir doit l’emporter sur la juste défiance que j’ai de mes propres talents et mon ouvrage à rendre publique mes tentatives. Je suis en droit d’attendre beaucoup d’indulgence pour des trouvés de phrase vicieuses, et un langage très incorrect et je rends pour ainsy dire les choses comme je les ai moi même appris de la bouche des gens de mer. Les vaisseaux on le sait bien sont une mauvaise école d’élégance. J’avoue d’ailleurs que je n’ai fait d’autre que celle de mon métier, peut être encore aurai-je altéré les termes de marine français. Quelque grossière que paraissent ces fautes, on voudra bien ne les pas traiter rigoureusement si l’on fait réflexion que j’ai toujours commandé dans une langue étrangère.

 

Article 1er : Pour border les huniers étant le côté à travers les basses voiles cargues, les vents étant petit ou petit frais.

Pour border les huniers, si la grande vergue et celle de mizaine sont en croix, on les brassera sous le vent. On brassera aussi celles des huniers et on roidira les bras des deux bords. Les matelots déferont les rabans qui saisissent la voile contre la vergue, le raban qui saisit le fond de la voile contre le ton du mast. Ils affaleront ensuite les égorgeoirs et cargues boulines. Les fonds des huniers étant hors la hune, on bordera les deux écoutes en même temps, on halera celle du vent à bras et on virera au petit cabestan celle de dessous le vent, observant de ne finir de border sous le vent que lorsqu’on aura totalement bordé au vent. Les huniers étant bordés, pour les hisser plus facilement on fera porter bon plein en les hissant, on larguera entièrement les bras sous le vent et on filera en garant celuy du vent pour empêcher la vergue de frotter contre l’hauban prouier de dessous le vent, ce qui causerait de la difficulté à hisser. Lorsque la vergue sera hissée au deux tiers, elle trouvera la ligne des haubans moins ouverte, elle ne frottera plus tant dessus. Pour lors, on pourra larguer entièrement les bras du vent, on hissera les huniers jusqu’à ce que les ralingues commencent à se roidir.

Lorsqu’ils sont hissés, pour les bouliner plus facilement, on fera porter bon plein. Il n’y a que la pratique qui puisse apprendre à connaître sur la ralingue si les huniers sont hissés à leur point, et s’ils vont bien bouliner. Ceux qui l’ignorent, ainsy que beaucoup d’autres détails, prétendent que cela ne mérite pas l’attention d’un officier. Pour moi, je crois qu’on ne peut trop s’appliquer à trouver le véritable point puisqu’un hunier bien hissé et bien bouliné fait que le vaisseau en vaut mieux et qu’en hissant ou boulinant un peu trop, on casse facilement une vergue. En boulinant les grands huniers, on larguera entièrement les bras du grand hunier. En même temps qu’on halera la bouline, on halera le bras de la grande vergue sous le vent. Ayant suffisamment brassé, on amarrera roide ces bras. On continuera d’haler la bouline. Ayant fini de bouliner on rembarguera les bras du vent de la grande vergue et du grand hunier, laissant un jeu suffisant à celuy de la grande vergue qui sans cela courrait risque de se casser s’il y avait un peu de mer et que ses bras fussent roidis des deux bords. On observe que pour soulager la bouline du grand hunier on est obligé de roidir le bras de la grande vergue sous le vent. Ce n’est qu’avec le bras du vent qu’on peut donner à cette vergue le jeu dont elle a besoin. Pour bouliner les petits huniers, on larguera entièrement son bras du vent, ainsy que celui de mizaine. En halant la bouline on brassera sous le vent la mizaine. Lorsqu’on aura suffisamment brassé, on amarrera roide ce bras. On continuera d’haler la bouline. Lorsqu’on aura fini de bouliner, on brassera sous le vent le petit hunier et on amarrera aussi ce bras. On rembarguera ensuite ceux du vent. Lorsqu’il n’y a pas de la grosse mer, on peut roidir sans risquer le bras du vent de la mizaine et du petit hunier. Comme ils sont frappés sur le grand etay et que celui de mizaine frotte toujours sur les galhaubans du petit hunier, ils auront suffisamment de jeu. Pour border le perroquet de fougue, on brassera de même les vergues, on halera les deux écoutes en même temps, observant de ne finir de border celle de dessous le vent que lorsque celle du vent le sera totalement. Avec du vent frais, pour mettre les huniers à la voile, les vergues des huniers doivent être en croix, les basses vergues brassées sous le vent, les bras des huniers roidis des deux bords. On défrelera les huniers, on mettra l’écoute du vent au petit cabestan et on halera l’autre à bras. Lorsque la première sera bordée à joindre, on mettra l’autre au petit cabestan pour la finir. Si les bas ris étaient pris, il faudrait larguer un peu du bras du vent des huniers pour donner du mol aux ralingues, ce qui est nécessaire pour finir de border. Les huniers étant bordés, on les hissera avec les précautions ci-dessus. En halant la bouline du grand hunier, on halera le bras de la grande vergue sous le vent, et on filera en garant ceux du vent de la grande vergue, et du grand hunier. Avant [de] finir de bouliner, on amarrera le bras du vent et on cessera d’haler ceux de dessous le vent que l’on amarre mols. Quand ceux du vent seront roides, on cessera d’haler la bouline. On amarre mols ceux de dessous le vent parce qu’il est nécessaire de donner du jeu à la vergue ce qui ne peut se faire dans un temps semblable avec ceux du vent qui doivent être roidis. Par la même raison, on halera un peu moins la bouline, ce qui avec du vent frais n’empêchera pas la voile de bien porter. Pour bouliner le petit hunier on prendra les mêmes précautions avec cette différence que sa bouline portant sur l’etay, on peut la virer comme à l’ordinaire. Avec de la mer et du vent frais, on laisse du jeu aux deux bras sous le vent. Avec du vent faible et de la mer, on largue un peu les bras du vent et on roidira ceux de dessous le vent. Dans ces deux cas, le jeu que donnerait l’étay et le galhauban du petit hunier ne serait pas suffisant pour garantir ces vergues du danger de se casser. Si on a des voiles appareillées de façon que le vaisseau gouverne, pour jeter plus facilement les huniers hors la hune, il est à propos d’arriver, ayant attention auparavant qu’il y ait aucun matelot en avant des huniers, crainte de les jeter en bas.

 

Article 2 : Pour murer les basses voiles dans un beau tems, ayant les huniers et étant au plus près.

Par un beau tems, on peut murer les deux basses voiles à la fois. On fera porter plein, crainte que le vaisseau ne prenne vent devant, on murera et on bordera en même tems, mais on ne finira de border que lorsqu’on aura fini de murer. Lorsque les écoutes commenceront à faire force, on larguera entièrement les bras sous le vent, les boulines des huniers et la balancine du vent de la mizaine. Quant à celle de la grande vergue, on la larguera à discrétion pour pouvoir murer. On frappera sur l'ecouet de la grande voile une bosse à fouet qui ira passer sous le château d’avant au petit cabestan, et pour finir de joindre, on frappera aussi un palan sur l'ecouet qui facilite le travaille et l’empêche de prendre du mol lorsqu’on l’amarre. Quant à la bosse à fouet, on s’en sert pour rendre le travaille plus facile, car par un beau tems on pourrait murer entièrement à bras. Ayant fini de murer la grande voile, on la bordera à faire toucher la basse ralingue au premier hauban. La mizaine se mure au petit cabestan, observant que l’on suspend ce travail tout le temps qu’il faut virer la bosse à fouet. Lorsque la mizaine est murée, on la borde, mais on la borde moins que la grande voile parce que son ecouet est frappée presque au milieu du vaisseau, surtout lorsqu’on a point de boute hors d’amure. Lorsque la grande voile sera murée, on halera sa bouline, on larguera du bras du vent de la grande vergue jusqu’à ce qu’elle soit perpendiculaire sur le dogue d’amure en supposant qu’il soit placé ainsi qu’il doit l’être de façon qu’alors la vergue fasse avec la quille un angle de 45 degrés, sans quoi il faudrait l’ouvrir plus ou moins. La grande voile étant boulinée, on boulinera en même tems la mizaine et le grand hunier. Les bras du grand hunier seront entièrement largués. Lorsqu’on aura fini de le bouliner, on roidira celuy du vent. En boulinant la mizaine, ses bras seront entièrement largués. Ayant fini de la bouliner, on boulinera le petit hunier. Pendant qu’on le boulinera, on halera le bras de mizaine sous le vent, et on l’amarrera lorsqu’on aura suffisamment brassé. Après l’avoir bouliné, on brassera et roidira les bras sous le vent, on rembraguera les bras au vent, et on roidira la balancine de mizaine. Les vergues de mizaine et de petit hunier doivent être plus ouvertes que la grande vergue et celle du grand hunier. Si elle leur était parallèles, le petit hunier porterait mal sa bouline, ne tirant pas autant la ralingue que celle du grand hunier, c’est pourquoi, pour que le petit hunier porte autant que le grand, il faut que les vergues de mizaine et de petit hunier soient plus ouvertes. Le perroquet de fougue doit être plus ouvert que le grand hunier, son usage est de faire présenter au vent. S’il n’était pas plus ouvert, le vent qui donne dans le grand hunier luy retombant dessus, l’empêcherait de bien porter.

Observations : S’il y a de la mer ou du vent frais, on observera ce qui a été dit des bras en boulinant les huniers. Si le vent est faible en boulinant la grande voile et le grand hunier leurs bras au vent seront entièrement largués. En boulinant le grand hunier, on halera le bras de la grande vergue sous le vent, et lorsqu’on aura fini de bouliner on le larguera et on rembraguera les bras du vent. Comme les grands bras rappellent en bas, on ne doit le haler sous le vent que dans un cas de nécessité, comme de donner chasse ou de doubler un cap parce que la vergue en s’inclinant trouve les haubans plus ouverts, et conséquemment pour l’ouvrir beaucoup il faut la forcer sur les haubans, ce qui les use beaucoup. C’est par la même raison qu’en murant on largue les bras sous le vent. Etant roidis, ils empêchent la vergue de s’incliner suffisamment sur l'arrière. Le frottement contre les haubans sous le vent produit le même effet. On largue la bouline des huniers pour éviter le même frottement. Ceux qui ont des palanquins à drosse peuvent en les larguant ouvrir la vergue tant qu’ils veulent sans faire souffrir les haubans. On peut sans inconvénient brasser la mizaine sous le vent lorsqu’on bouline le petit hunier. Comme son bras ne rappelle pas la vergue en bas et qu’elle est plus inclinée sur son amure, elle frotte moins et conséquemment elle ne fait pas souffrir le hauban. J’ai dit cy-devant qu’il fallait larguer avec discrétion la balancine de la grande vergue, et larguer entièrement celle de mizaine pour pouvoir murer, observé que si on larguait trop la balancine de la grande vergue, la bouline rappelant en bas, la vergue s’inclinerait beaucoup et ferait un sac et porterait mal.

La mizaine n’est point sujette au même inconvénient, sa bouline ne la rappelle pas en bas, elle doit être plus inclinée sur son amure. Cependant, lorsque le petit hunier est serré, on ne doit larguer de la balancine qu’autant qu’il est nécessaire pour amurer, sans quoi la vergue pourrait trop s’incliner, mais lorsque le petit hunier est à la voile, sa ralingue soutient la vergue et l’empêche de s’incliner plus qu’il ne le faut. Ainsy, on peut larguer librement la balancine, pourvu qu’on la roidisse après avoir bouliné le petit hunier. Ce que je viens de dire n’a lieu que sur les vaisseaux de Malte où les voiles sont coupées de façon qu’elles porteraient mal si on y larguait entièrement les balancines, à l’usage des autres nations, qui par là tombent dans l’inconvénient que leurs vergues ne tardent pas de carguer, faute d’être soutenues par les extrémités.

Voulant carguer la grande voile, avant que de la faire, il faut roidir les bras sous le vent, et s’il y a de la mer et peu de vent, avant de rien toucher, il faut larguer le bras du vent et roidir ensuite l’autre.

 

Article 3 : Pour virer de bord vent devant avec les quatre corps de voile, le perroquet de fougue et l’artimon, tous les ris largués, avec un vent petit frais ou beau frais et une mer proportionnée au vent qui aye la même direction sur un vaisseau qui gouverne bien, étant amuré à stribord.

Dans les circonstances prévues posées, on ordonnera au pilote de faire porter plein pour donner de l’air au vaisseau et on commandera au maître : « Para virar ». Par ce commandement, on dégarnira les batayoles sous le vent, au dessus du dogue d’amure de la grande voile, on roidira au vent l’écoute de la grande voile, celle de la mizaine, leurs ecouets sous le vent, et les boulines de grande voile et du grand hunier. Sous le vent on éloignera la rouire [nom donné à la partie du cordage qui a été roué ?] du garant du bras du grand hunier de sa poulie d’environ deux brasses. Etant roué directement dessous et fort près, il peut facilement faire une coque et s’engager dans sa poulie, ainsy que je l’ay vu arriver, ce qui dans certains cas serait très dangereux. On brassera la vergue de civadière en croix et on larguera le bras sous le vent. On parera les palans des boulines de revers de la grande voile et du grand hunier, celuy de l’amure, et la bosse à fouet qui sert à murer la grande voile. Lorsque le vaisseau aura suffisament pris de l’air, on mettra la barre droite. Il reviendra au plus près. On ordonne ensuite au pilote toute la barre sous le vent et au maître : « A dieu va ». Par ce commandement, on avertit l’équipage de se tenir prêt. On brassera au vent le petit hunier pour l’empêcher de porter plein. Lorsque les voiles de l’arrière commenceront à ralinguer, on ordonnera au maître « Change l’artimon ». Dans cette situation, l’artimon recevra le vent par la même direction qu’il l’avait avant de commencer à virer. Lorsque la partie du vent de la mizaine ne portera plus, on larguera son écoute pour achever de la coeffer et l’empêcher de faire sac sous le vent.

Lorsque le vaisseau étant bien coeffé, le vent donnera trop à plomb sur le petit hunier. On le brassera en douceur sous le vent [qui] donnera, évitant de luy donner des secousses. Le vent faisant sur la voile un angle plus aigu, le vaisseau viendra au vent avec plus de facilité et s’amortira moins. Le vaisseau ayant pris, on halera les palans qui sont sur la bouline et sur l’amure de la grande voile, et on ordonnera au maître « Cargue les lofs ». A ce commandement, on carguera le point du vent des basses voiles et celui de dessous le vent de la mizaine. On larguera les écoutes et ecouets qu’on affalera d’un bord et qu’on roidira de l’autre, ayant attention de rembraguer les ecouets que ce qu’il y a de mou, sans quoy les voiles feraient des sacs qui feraient culer et empêcherait d’abatre promptement. On se parera ensuite sur les bras au vent de la grande vergue et du grand hunier et sur leurs boulines de revers, pour être prêt à changer les voiles de l’arrière. Un instant avant que le vent soit debout, on ordonnera au maître « Change les voiles de l’arrière ». A ce commandement, on changera le perroquet de fougue. En même tems, on larguera entièrement les bras de la grande vergue et du grand hunier à bâbord et les boulines qui étaient halées. On halera en diligence les bras de stribord, les boulines de revers et l’amure de bâsbord. On aura attention d’empêcher les bras qu’on largue de frotter sur les taquets, ce qui ralentira le travail et donnera plus de peine à brasser. On larguera en garant la balancine de bâsbord et on pesera sur celle de stribord afin de faire incliner la vergue autant qu'il est nécessaire pour pouvoir murer la voile. On brassera tant qu'on pourra la grande vergue et le grand hunier et quand on ne pourra plus brasser, on amarrera roide les bras. On continuera d'haler à bras l'amure de la grande voile, et on observera pour murer et bouliner ce qui a été dit à l'article d'amurer les basses voiles. Ayant fini d'amurer, on bordera la grande voile jusqu'à ce que la ralingue touche au premier hauban. Après ce travail, les matelots du gaillard d'arrière iront sur le passavant pour haler le garant du palan de la bouline de la grande voile, et ensuite celuy du grand hunier. Avant que d'haler la bouline, on larguera un peu du bras du vent de mizaine pour éviter que sa vergue ne s'engage avec l'amure de la bonnette du grand hunier ainsy que je l'ay vu arriver n'ayant pas pris cette précaution.

Lorsque le vaisseau commencera à culer, on changera la barre. Alors, le gouvernail fait un effet opposé à celuy qu'il fait lorsque le vaisseau va de l'avant. Le vaisseau étant abattu de six rumbs de vent, on ordonnera au maître "Change les voiles d'avant".

A ce commandement on larguera entièrement les bras du vent et les boulines qui étaient halées, on brassera avec force sous le vent, pesant sur la balancine du même côté, on larguera entièrement celle du vent, pour que la vergue s'incline, que la voile puisse se murer, et on embraquera en diligence l'ecouet et l'écoute de la mizaine. Lorsque le vent donnera sur la ralingue de chute, on donnera aux bras du vent un tour sur les taquets pour les filer en garant. Sans cette précaution, le vent donnant dans la voile, on ne serait plus maître du bras, la vergue s'ouvrirait trop, ce qui empêcherait d'amurer la mizaine avec facilité.

Au commencement, on largue entièrement les bras du vent, parce que la force qu'on fait sur ceux de dessous le vent, joint à la force du vent qui donne sur la voile, pourrait faire casser les vergues.

Quand on aura fini d'amurer la mizaine on ordonnera au maître "Range les voiles d'avant".

Pour ranger les voiles d'avant, on observera ce qui a été dit à l'article de murer les basses voiles.

Additions de quelques manoeuvres, virant avec plus ou moins de vent, et de mer.

Selon les différentes circonstances, on est obligé de manoeuvrer différemment. Un bon manoeuvrier doit se régler sur le plus ou moins de voiles, sur la quantité de celles de l'avant et de celles de l'arrière, sur le plus ou moins de vent et de mer, sur la mer différente du vent, et enfin sur les qualités particulières du vaisseau. Si avant de virer, on les ...? ou quelques voiles d'étay d'avant, il faudra en larguer les écoutes au moment qu'on brasse le petit hunier au vent. Si le vaisseau a de la peine à se coeffer lorsque les voiles d'avant seront en ralingue de façon qu'elles ne portent plus, on larguera environ deux pieds les garants des boulines de mizaine et de petit hunier, ce qui les coeffant, fera prendre plus facilement vent devant. Si l'on croit que cela ne soit pas suffisant, on larguera un peu le bras de mizaine sous le vent pour coeffer le vaisseau avant qu'il soit amorti.

Dans l'article ci dessus, je n'ay point parlé de larguer ces boulines, ayant supposé un beau tems. Avec les circonstances les plus favorables, cela n'est point nécessaire pour virer. Ainsy, on ne doit point les larguer parce qu'il est vray qu'en larguant les boulines cela aide le vaisseau à prendre [vent devant], il n'est pas douteux aussy que quand il a bien pris, les voiles faisant un sac font plus culer et abattre plus lentement. Si les bas ris sont pris, et les huniers bien guindés, on larguera un peu la bouline du petit hunier pour le brasser au vent. S'il y a du vent frais ou une mer plus forte que le vent, on ne doit point la larguer parce que dans le premier cas la voile faisant sac, et dans le second les secousses qu'elle donnerait, empêcherait le vaisseau de prendre. Dans ces deux cas, il vaut mieux amener un peu le petit hunier pour donner du mol aux ralingues de chute. Quand on craindra que le vaisseau ne manque de virer et ne rabatte du même bord ainsy que je l'ay vu arriver, dans tel cas, il ne faut pas désamurer la mizaine en même tems que la grande voile comme je l'ay dit. On attendra d'être abattu de 3 ou 4 rumbs de vent. S'il y a du vent frais, on pourra changer les voiles de l'arrière à l'abri de celles de l'avant, ayant les deux quarts au travail. Il serait dangereux pour les voiles et pour le mât d'hune de commencer trop tôt. Il faut dans tous les cas pour donner le commandement de changer les voiles de l'arrière prendre ses mesures de façon que le vaisseau soit droit, debout au vent. Lorsque les vergues se trouvent en croix, on les change.

Avec du vent frais, on aura attention d'assurer le grand hunier de deux brasses au moins afin que ses fonds étant moins roides, il ne soit pas en danger de se déchirer en frottant sur la hune. En l'amenant, on tiendra la vergue sujette avec le bras sous le vent pour qu'elle ne s'entraverse pas. On ne prendra pour ce travail que le tems absolument nécessaire pour qu'il soit fini lorsqu'il est temps d'ordonner de changer les voiles d'arrière. Lorsque l'écoute sera bordée, pendant qu'un des quarts ira sur le passe avant pour haler la bouline de la grande voile, l'autre quart hissera de nouveau le grand hunier.

En prenant ces précautions, il ne sera jamais dangereux avec du vent frais de déchirer les voiles d'arrière en les changeant à l'abri de celles de l'avant. Il n'y a que la grosse mer qui les mette en danger de se déchirer par la grande secousse d'un tangage au moment qu'elles viennent sur la hune, c'est pourquoy dans ces cas, il vaut mieux attendre que le vaisseau soit abattu de six ou sept rumbs de vent. Selon le vent qu'il y aura, on les changera plus tôt ou plus tard. Cette façon de changer les voiles de l'arrière à l'abri de celles de l'avant est, selon moy, la plus avantageuse pour moins perdre en virant. Le vaisseau cule moins que dans les autres dont je parlerai cy après et s'il y a beaucoup d'air, il ne cule point du tout. Comme le vent ne donne presque pas sur les voiles de l'arrière, le vaisseau doit abattre plus vite. Ces voiles étant rangées quand il est abattu de six rumbs de vent, elles l'empêcheront de prendre une grande abattue et luy feront reprendre son air plus tôt, et le travail de l'arrière étant fini avant qu'on commence celuy de l'avant, toute la manoeuvre sera plus tôt finie.

Sous nos vaisseaux, les hunes sont fort mal faites, elle sont trop courtes sur l'avant, ce qui fait que quand le vent est sur les voiles, elles sont plus difficiles à manier et souffrent plus que si les hunes étaient coupées. Nous les garnissons d'une fourrure sur laquelle un hunier se manie plus difficilement. On pourrait éviter ce frottement en la garnissant d'un cuir vert bien suifé sur lequel la voile glisserait avec plus de facilité.

La plupart des maîtres, lorsqu'ils se préparent à virer, ôtent les palans qui sont frappés sur la bouline et sur l'amure de la grande voile. Par là, ils éventent cette voile. On ne doit les ôter que lorsque le vaisseau a pris, ainsy qu'il a été dit cy dessus.

Si le vaisseau n'a pas la qualité de bien gouverné, et qu'il aye une partie de la barre sous le vent pour gouverner au plus près, dans ce cas, pour donner de l'air, on dressera la barre et quand il sera tems de la rallier au vent, on la mettra au même point où elle était auparavant. Lorsque le vaisseau sera au plus près, on la passera toute sous le vent.

Plusieurs manoeuvriers se sont fait une loy de toujours larguer l'écoute de mizaine en même tems qu'ils brassent le petit hunier au vent. Ils donnent pour raison qu'ils diminuent par là la force d'une voile qui étant de l'avant fait arriver. Je conviens que la force que le vent fait sur l'amure et sur le mât porte à faire arriver, mais il n'est pas douteux que la force qui se fait sur l'écoute, qui est frappée un peu de l'arrière du milieu du vaisseau et sous le vent, tend à rallier au vent.

Cependant, laissant à part cette réflexion, à mon avis toute les fois que le vaisseau porte sa barre droite au plus près, que la mer a la même direction que le vent, et qu'on a de la voile de l'avant à proportion que de l'arrière, ces voiles formant alors entre elles un espèce d'équilibre, pour le rompre il suffit de brasser le petit hunier au vent.

Si on larguait aussi de l'écoute de mizaine, on détruirait trop de cet équilibre. Le vaisseau viendrait au vent avec vélocité, perdrait tout son air, et sentirait moins son gouvernail.

D'où l'on doit tirer la conséquence que pour règle générale, on ne doit diminuer des voiles de l'avant qu'à proportion de celles qu'on a de l'arrière. Si on a de la mer de l'avant et sous le vent ou de l'arrière au vent, qui rendent le vaisseau ardent, ou s'il l'est par sa construction, on ne doit larguer l'écoute qu'au moment que cette voile se puisse coeffer. Si on a les quatre corps de voile, il vaut mieux ne brasser le petit hunier qu'au moment qu'il pourra se coeffer par la raison que mettant le gouvernail sous le vent, il sera seul suffisant pour faire prendre vent devant.

Par une mer semblable, on doit manoeuvrer ainsy pour conserver de l'air au vaisseau autant qu'il est possible, parce que s'il était amorti, lorsqu'il approcherait d'avoir le vent de bout, cette mer qui luy deviendrait alors contraire, le ferait abattre du même bord. Il y a des cas où non seulement on perdrait d'avantage en larguant l'écoute de mizaine, mais encore, on courait risque de manquer à virer.

Par exemple, si ayant les deux basses voiles et le grand hunier, ou bien en y ajoutant l'artimon, le vaisseau au plus près porte sa barre au vent, il est certain que si l'on largue de l'écoute de mizaine au moment que l'on met la barre sous le vent, le vaisseau viendra au vent avec rapidité de trois à quatre rumbs de vent, mais il s'amortira, ayant peu de voile, coeffra de l'avant, et ne sentant plus son gouvernail, naturellement il doit rabattre.

Examinons à présent les [cas] où on doit larguer l'écoute de mizaine au moment que l'on met la barre sous le vent.

En premier lieu, si on veut virer avec les basses voiles et l'artimon. Comme l'on a que ce moyen pour diminuer le vent dans la mizaine, il faut larguer. La seule force du gouvernail ne serait pas suffisante.

Voulant virer avec les huniers et la mizaine, ayant la grande voile carguée. Il faut larguer de l'écoute de mizaine, observant d'en larguer assez pour diminuer suffisamment la force du vent sur cette voile.

Quoique l'on aye brassé le petit hunier au vent, si l'on larguait peu de cette écoute, il y aurait trop de voile de l'avant à proportion de celles de l'arrière et le gouvernail ne serait pas suffisant pour faire prendre vent devant.

J'ay supposé dans ces deux cas cy que le vaisseau gouverne bien, car s'il est ardent par sa construction ou par une mer différente du vent, pour lors ce ne sera plus le cas de devoir larguer cette écoute.

Enfin, si on a de la mer qui soit plus de l'avant que le vent, ou de l'arrière sous le vent, comme il ne s'agit que de la mettre de l'avant sous le vent, ou de l'arrière au vent, pour quelle aide le vaisseau à virer, non seulement il faudra larguer entièrement l'écoute de mizaine et brasser au vent le petit hunier, mais encore il serait très bon de mettre en même tems l'artimon au milieu.

 

Article 4: Pour virer avec du vent très frais et de la mer.

Lorsque le petit hunier sera en ralingue, on l'amènera de deux brasses, plus ou moins, selon la force du vent, et si on craint que cela ne soit pas suffisant, lorsqu'on sera sûr que le vaisseau a pris, on l'amènera tant qu'on pourra en brassant et pesant fortement sur les cargues points qui dans ce cas doivent être parés d'avance avec du monde dessus. Si au contraire on craint de manquer à virer, il faut bien se garder pour lors d'amener le petit hunier comme je viens de le dire. On attendra que le vaisseau aye pris.

Lorsque les voiles d'avant ne porteront plus et qu'elles seront presque coiffées, on larguera la bouline de mizaine en douceur, évitant les secousses, crainte que la force du vent ne déralingue cette voile lorsqu'elle est coiffée. On ne larguera point de celle du petit hunier parce qu'en l'assurant, sa ralingue prend du mol. Si par le vent et la mer qu'on a on ne doit qu'assurer le petit hunier, il suffira lorsqu'on sera debout au vent, d'assurer proportionnellement le grand hunier.

Si au contraire le vent et la mer obligent d'amener bas le petit hunier, on doit prendre le même tems et les mêmes précautions pour amener le grand hunier et assurer suffisamment le perroquet de fougue, observant de faire le possible pour les faire descendre avant le petit hunier, ce qui est facile par la raison qu'étant au moins passé à l'abri, ils doivent s'amener plus facilement. On brassera le perroquet de fougue tant qu'on pourra et pour éviter que la vergue seiche ne s'engage dans le pendeur du grand bras, on larguera un peu de ce bras.

Les lofs se cargueront lorsqu'on sera debout au vent.

Lorsque le vent sera un peu de l'autre bord et que les voiles d'arrière seront bien à l'abri, on en larguera un peu les boulines par la même raison qu'à la mizaine. Par un temps semblable, on ne doit pas changer les voiles de l'arrière à l'abri de celles de l'avant. Il serait dangereux de les déchirer, par la raison que j'ay dit ailleurs. On attendra pour les changer que le vaisseau soit abattu de sept rumbs de vent, et lorsque le vent commencera à donner sur leurs ralingues de chute, on changera les voiles de l'avant.

Si cependant on avait les deux quarts au travail, il vaudrait mieux changer de l'arrière et de l'avant en même temps.

Lorsqu'on change les voiles par un tems semblable, on aura attention de larguer entièrement les bras du vent jusqu'à ce que les vergues soient en croix. On les filera ensuite en garant après avoir pris un tour sur les taquets sans quoy le vent donnant dans la voile, on ne serait plus maître du bras, et la vergue irait d'une telle vitesse que la secousse qu'elle donnerait contre les haubans sous le vent serait capable de la faire casser.

Différentes opinions sur le temps de changer les voiles.

Il y a différentes opinions sur le temps et la façon de changer les voiles.

La première: Le plus grand nombre des manoeuvriers est du sentiment de changer les voiles de l'arrière à l'abri de celles de l'avant, ainsi que je l'ay déjà expliqué.

2eme: Il y en a qui les changent un rumb et demy ou deux rumbs de vent avant d'être debout au vent.

3em: D'autres laissent abattre le vaisseau de six rumbs de vent et changent les voiles de l'arrière et de l'avant en même tems.

4em: Un grand nombre changent les voiles d'arrière lorsque le vaisseau est abattu de six rumbs de vent et lorsque le vent commence à donner sur leurs ralingues de chute, ils changent celles de l'avant.

5em: Il y en a d'autres enfin qui, d'abord que le vaisseau a abattu d'un, de deux, de trois, de quatre, ou de cinq rumbs de vent, changent les voiles de l'arrière et lorsqu'elles sont en ralingue, ils changent celles de l'avant.

Quand à la première façon, il n'est pas douteux qu'elle est la meilleure, pourvu que le tems le permette, et que le manoeuvrier l'exécute comme il a été dit cy-devant.

Quant à la deuxième, il est très certain qu'elle ne vaut rien. Pour peu que le vent soit frais, on court risque de déchirer les voiles, de jeter le mât d'hune à bas, et de casser une vergue. On amorti le vaisseau s'il a encore de l'air et s'il n'en a point, on le fait beaucoup culer, ainsy on perd plus en virant.

Quand à la troisième, cette manoeuvre est bonne lorsque la grosse mer empêche de faire usage de la première, mais pour la bien exécuter, il faut avoir les deux quarts sur le pont, sans quoy on ne pourrait pas en même tems sur le gaillard d'avant virer l'ecouet de mizaine, peser sur la balancine sous le vent, et haler avec force les boulines de revers de la grande voile, et du grand hunier. Ainsi le travail se faisant lentement, le vaisseau prendra une grande abattue faute d'avoir ses voiles de l'arrière promptement rangées pour le rallier au vent.

Si outre la grosse mer il y a du vent frais, il faut laisser abattre jusqu'à sept rumbs de vent pour charger les voiles. En commençant plus tôt, on fatiguerait ses voiles et son équipage inutilement puisque le travail n'en serait pas plus tôt fini.

Par des tems favorables à pouvoir charger les voiles de l'arrière à l'abri de celles de l'avant, cette manoeuvre est mauvaise. L'impulsion du vent sur les voiles d'arrière fait culer et dériver le vaisseau et l'empêche d'abattre promptement. Les voiles d'arrière n'étant pas rangées que longtemps après que l'on a abattu de six rumbs de vent il arrive de là qu'elles ne contrarient point l'air que les voiles d'avant ont donné pour faire arriver, ce qui fera courir sous le vent, et ayant fini plus tard de ranger de l'arrière, on finira aussy plus tard de ranger de l'avant.

Quant à la quatrième, elle est bonne dans le cas que nous venons de dire pour la troisième, n'ayant que la moitié de l'équipage au travail et une grosse mer.

Si outre la grosse mer il y a du vent frais, on attendra que le vaisseau soit abattu de sept rumbs de vent pour changer les voiles de l'arrière pendant que le vaisseau abat. On est sujet aux mêmes inconvénients que précédemment pour la troisième, ce qui doit empêcher de s'en servir quand le tems est favorable pour faire usage de la première.

Quant à la cinquième, elle a tous les défauts les plus préjudiciables pour faire tomber le vaisseau sous le vent en virant et n'a aucun avantage et on peut dire que celuy qui commence un peu plus tôt, manoeuvre un peu plus mal. Pour peu qu'il y aye du vent frais, les voiles resteront en croix jusque à ce que le vaisseau aye abattu et dans cette position, il est clair qu'elle travailleront plus efficacement à faire culer. De ce que je viens de dire, on doit conclure que ceux qui dans les manoeuvres se font des lois dont ils ne sortent point, travaillent sans connaissance de cause. Un vent et une mer différentes, les qualités particulières de chaque vaisseau, le même vaisseau frais ou vieux caréné, tout cela demande des attentions qui peuvent être d'une grande importance en manquant de virer, donnant ou prenant chasse. Quelquefois on ne croit pas qu'il y aye de sa faute. On l'attribue au courant ou aux mauvaises qualités du vaisseau, et par là, on réussit à se justifier dans l'esprit de ceux qui trouvent fort mauvais que l'on ne s'en tienne pas pour tous les cas à une seule façon de manoeuvrer.

Il y a différentes opinions sur le tems où on doit changer le perroquet de fougue.

Les uns le changent avant que d'être debout au vent. Ils donnent pour raison que le vent qui donne sur la partie du vent de cette voile fait tomber l'arrière sous le vent, ce qui fait virer plus promptement. Il est évident que cette manoeuvre ne vaut rien par la raison que cette voile étant à peu près perpendiculaire à la quille, le vent qui donne dessus amortit le vaisseau, empêche l'effet du gouvernail et le fait beaucoup culer.

D'autres prétendent qu'on ne doit le changer que lorsqu'on a changé les autres voiles. Ce système est mauvais en ce que si on le laisse dans sa première situation, le vaisseau en abattant aura le vent sur cette voile, qui l'empêchera d'abattre promptement, au lieu que s'il se trouve en croix, le vent ne lui donnera dessus que fort obliquement. Mon sentiment est qu'on doit toujours mettre le perroquet de fougue en croix, lorsque le vaisseau est debout au vent, et avoir attention de ne pas engager la vergue seiche dans le pendeur du grand bras. On pourra brasser un peu plus la vergue de fougue.

 

Article 5em. Le vaisseau venant à manquer, ne voulant pas donner de l'air pour virer vent devant, pour virer vent arrière.

Il y a différentes opinions et différentes façons d'exécuter cette manoeuvre.

Un grand nombre de manoeuvriers, dès que le vaisseau commence à abattre, changent la barre, carguent l'artimon, rangent de l'avant, larguent la grande écoute, la bouline de la grande voile et celle du grand hunier, mettent le perroquet de fougue en ralingue et brassent au vent les voiles de l'arrière pour les empêcher de porter. Cette façon ne vaut rien. En changeant si tôt la barre, elle empêche d'arriver, parce que le vaisseau cule encore. En éventant les voiles de l'arrière de si bonne heure, le vaisseau reste longtemps amorti, il ne sent point son timon et tarde longtemps à arriver.

D'autres, lorsque le vaisseau abat, rangent de l'avant, carguent l'artimon. Quand le perroquet de fougue commence à porter, ils le mettent en ralingue.

Lorsque le vaisseau ne cule plus, ils dressent la barre, et peu de tems après, ils la mettent à arriver. Lorsque le vent est par le travers,  ils larguent la grande écoute et la bouline du grand hunier et ils finissent la manoeuvre comme quand on vire vent arrière, que nous expliquerons cy après.

Cette façon de manoeuvrer est bonne lorsque le vaisseau manque de prendre vent devant, ne culant point, mais lorsqu'il cule, il y a une autre façon de manoeuvrer plus avantageuse. Je suppose que le vent soit faible. Dès que le vaisseau commence à rabattre, on mettra toutes les voiles de l'arrière en croix. Pour cet effet, on les brassera au vent, on larguera les boulines, l'amure et l'écoute de la grande voile et on carguera en même tems l'artimon. Comme dans cette situation les voiles d'arrière feront beaucoup culer, on laissera la barre sous le vent, ce qui fera un effet bien sensible pour faire arriver.

Lorsque le vaisseau sera à huit rumbs de vent, on mettra la mizaine au bossoir, et on rebordera son écoute, si elle a été larguée. Le vaisseau ensuite conservera un certain tems un peu de l'air pour aller de l'arrière (ce qui sera autant de gaigne [gagner] au vent). Quand il sera grand vent largue, il s'amortira pour peu de tems. Pour lors, on changera la barre.

Les voiles de l'arrière étant en croix, et celles de l'avant portant à bon vent, le vaisseau prendra promptement de l'air et ira de l'avant.

Lorsqu'on sera à douze rumbs de vent, on bordera la mizaine au premier hauban, et on commencera à brasser la grande vergue, celle du grand hunier et le perroquet de fougue. On rembraguera l'ecouet et l'écoute et un peu plus l'écoute que l'ecouet, observant cependant de laisser porter plein ces voiles.

Étant vent arrière, on portera tant qu'on pourra le car d'artimon du côté qu'on veut revenir, et on bordera son écoute.

Étant revenu de trois rumbs de vent, on amurera et on bordera la grande voile, ensuite on rangera les voiles d'arrière.

Lorsque la grande voile sera murée, on amurera la mizaine, ayant attention de ne larguer les bras du vent qu'autant qu'il sera nécessaire pour murer jusques à ce que le vaisseau soit revenu à huit rumbs de vent. Pour lors, on larguera ces bras, on rangera de l'avant, et on mettra le car d'artimon à sa place ordinaire, c'est à dire perpendiculaire sur l'hiloire du vent.

Si le vent, au lieu d'être faible, est frais, on filera en garant les bras sous le vent et les boulines de l'arrière lorsqu'on met en croix, par la raison que la secousse serait très dangereuse, comme je l'ay déjà expliqué dans l'article de changer les voiles.

Avec du vent frais, on commencera plutôt à murer et à ranger les voiles.

Ceux qui n'ont jamais vu faire cette manoeuvre n'en pourront connaître la bonté que lorsqu'ils l'auront éprouvé. Ils verront pour lors que le vaisseau perd moins, et arrive plus tôt qu'en manoeuvrant comme on le fait ordinairement sur nos vaisseaux.

Ces avantages proviennent de ce que le vaisseau est très peu de tems sans avoir un mouvement de l'arrière ou de l'avant, ce qui luy fait sentir son gouvernail, au lieu qu'en suivant la coutume d'éventer les voiles de l'arrière lorsqu'on est arrivé de six rumbs de vent, on tarde longtemps à donner de l'air au vaisseau qui culoit et conséquemment le gouvernail est plus longtemps inutile.

 

Article 6em. Manquant à virer et ayant la terre fort près de l'avant.

Dans ce cas, on manoeuvrera différemment. Dès que le vaisseau commencera de rabattre, on carguera l'artimon, on changera les voiles d'avant, on murera l'ecouet  de revers de mizaine et on halera les boulines de revers.

On mettra en croix les voiles d'arrière, ainsy que je l'ay dit ci dessus et à mesure que le vaisseau abattra, on les brassera au vent.

Lorsque les voiles d'avant commenceront à ralinguer, on les changera et on mettra celles d'arrière en ralingue tant qu'on pourra.

Lorsque les voiles de l'avant seront à l'abri de celles de l'arrière, on les mettra en croix, et pour revenir de l'autre bord, ainsy que pour le gouvernail, on observera ce qui a été dit cy dessus.

 

Article 7em. Ayant la terre près sous le vent et craignant de manquer à virer.

On aura une ancre prête sous le vent. Lorsqu'on s'apercevra que le vaisseau a manqué, on la mouillera. Dès qu'il aura fait tête et sera debout au vent, on coupera le câble de cette ancre. Le vent donnant sur les voiles d'avant fera abattre du côté qu'on voulait prendre le bord.

 

Article 8em. Pour murer, carguer et amener des voiles, virant de bord vent devant.

Virant avec les huniers et voulant murer les basses voiles, au moment que le vaisseau va se coeffer, on larguera les cargues de mizaine, et son cargue point sous le vent. Quant à celui du vent, on ne le larguera qu'à moitié. On tiendra bon la bouline au vent, ce qui empêchera la voile de faire un sac, et par là le vaisseau prendra plus facilement et abattra plus vite.

Lorsqu'on aura changé les voiles d'arrière, et que les vergues seront suffisamment ouvertes, on murera la grande voile. Lorsqu'on chargera le petit hunier et qu'il fasiera, on murera la mizaine.

Pour carguer les basses voiles en virant, on carguera la grande voile lorsqu'elle commencera à fasier, et on carguera la mizaine lorsque en changeant les voiles d'avant, elles commenceront à fasier. Si on craignait de manquer à virer, il vaudrait mieux alors ne carguer la grande voile d'arrière, c'est à dire lorsqu'elle fasieront.

Pour amener les huniers en virant, on amenera le grand hunier un peu avant d'être debout au vent. Si le vent est frais, on commencera un peu plus tôt. S'il est faible, un peu plus tard. Enfin, la règle générale est que ces voiles doivent être amenées d'un tiers lorsqu'on est debout au vent, sans quoy on fait culer le vaisseau.

Pour amener le grand hunier, on abossera son bras au vent, on le démarrera, on l'étendra et on rangera du monde dessus, ainsy que sur celui de dessous le vent. La drisse sera avec un seul tour sur ses taquets, et si le vent est frais on rangera du monde sur les cargues points. En pesant dessus, la vergue s'amène plus facilement. Quant au petit hunier, on l'amènera facilement en changeant les voiles d'avant lorsqu'il fasiera. Le perroquet de fougue commencera de s'amener quand on sera debout au vent.

 

Article 9em. Pour virer de bord vent arrière avec les basses voiles par un vent petit frais ou beau frais, et une mer proportionnée au vent.

Ayant l'artimon ou le foc d'arrière à la voile, on les fera carguer. On ordonnera ensuite au maître "Para vira vent arrière". A ce commandement, on ôtera les palans qui sont sur la bouline et sur l'ecouet de la grande voile, on roidira au vent les écoutes de la grande voile et de la mizaine et leurs ecouets. Sous le vent, on dégarnira sous le vent les batayoles au dessus du dogue d'amure où parera sous le vent les palans de la bouline et de l'ecouet de la grande voile, et la bosse à fouet qui sert à murer. On larguera sous le vent les bras de la civadière et on la brassera au vent pour mettre la vergue en croix. Les matelots d'arrière se rangeront sur les bras du vent de la grande vergue et les soldats sur ceux de mizaine. Tout étant ainsy disposé, on ordonnera au pilote "Toute la barre à arriver" et au maître "largue l'écoute de la grande voile". On larguera tant qu'on pourra l'écoute de la grande voile, observant cependant de n'en larguer que ce qu'il faut pour qu'elle ne batte pas. A mesure que le vaisseau arrive, on continue de larguer peu à peu l'écoute, et on rembraguera l'ecouet.

Étant à dix rumbs de vent, on larguera entièrement l'écoute et on rembraguera l'ecouet. On larguera peu à peu la bouline. Le bras sous le vent sera entièrement largué et on halera celluy du vent, observant de laisser toujours porter la grande voile. Trois rumbs de vent avant que d'être vent arrière, on ordonnera au maître "largue le lof". A ce commandement, on larguera l'ecouet de la grande voile et on halera sur celle de l'autre bord. On continuera à brasser la grande vergue jusque à ce qu'elle le soit suffisamment pour pouvoir murer de l'autre bord. Pour lors, on tiendra bon l'autre bras, parce que si la vergue s'ouvrait trop, elle frotterait sur les haubans, et ne pourrait s'incliner autant qu'il le faut pour murer. Pour la faire s'incliner, on larguera la balancine du côté qu'on veut revenir et on pèsera sur l'autre, ayant attention de ne pas trop larguer de la première, pour que la voile ne face pas sac.

Lorsqu'on aura suffisamment brassé, on bordera la grande voile à faire toucher la ralingue au premier hauban, observant de laisser murer avant de finir de border. On observera avant de finir de border la voile, de larguer du bras du vent qu'on avait tenu bon et de le mettre à son point, et on halera la bouline. Lorsque la mizaine commencera d'être à l'abri de la grande voile, on ordonnera au maître "Vent arrière de l'avant". A ce commandement, on larguera au vent la bouline et l'amure et on pèsera sur le cargue point et la balancine. Sous le vent, on larguera le bras, l'écoute et la balancine, on virera sur l'ecouet de revers, on halera le bras et l'écoute du vent jusqu'à ce que la vergue soit en croix. Lorsque le vent sera de l'autre bord et qu'on aura fini d'amurer la grande voile, on ordonnera au maître "mure la mizaine". On carguera un peu le cargue point du vent, en larguant entièrement l'écoute et virant sur l'ecouet et larguant la balancine suffisamment, on halera sur le bras dessus le vent et l'écoute.

On aura attention de ne larguer du bras du vent que la quantité suffisante pour murer , afin que le vaisseau revienne plus vite. Lorsqu'il sera revenu à neuf rumbs de vent, on le larguera à son point pour border et bouliner, observant pour le reste ce qui a été dit à l'article de murer les basses voiles.

Observations: Plusieurs mauvais manoeuvriers, pour virer de bord vent arrière, larguent la bouline de la grande voile, et la brassent au vent lorsque le vaisseau commence à arriver. Par là, ils empêchent le point d'amure de porter. Le point d'amure étant placé de l'avant, sert à arriver. Cet effet s'éprouve bien sensiblement lorsqu'on vire à la cape à la grande voile. Cette façon de manoeuvrer est surtout mauvaise sur un vaisseau qui est dur à arriver.

Par un vent faible, il faut manoeuvrer différemment. Étant à dix rumbs de vent, on mettra la mizaine au bossoir, observant de peu larguer de l'ecouet pour ne pas éventer la voile lorsqu'elle commencera à être à l'abri de la grande voile. On la mettra en croix.

Un peu avant que le vaisseau soit vent arrière, on larguera l'amure de la grande voile, on brassera jusqu'à ouvrir un peu du côté qu'on veut prendre l'amure. On rembraguera peu à peu l'ecouet et l'écoute et un peu plus l'écoute que l'ecouet. Étant vent arrière, on bordera l'artimon, portant son car le plus qu'on pourra du côté qu'on veut revenir. A mesure qu'on revient, on ouvre la grande voile. Le vaisseau étant revenu de trois rumbs de vent, on la murera, on la bordera, on la boulinera, et on amurera la mizaine, tenant bon le bras du vent. Lorsqu'on sera à huit rumbs de vent, on mettra le car d'artimon à sa place. On larguera ce bras, on bordera et on boulinera la mizaine.

Sur un vaisseau qui arrive facilement, on désamurera plus tôt que sur celuy qui et dur à arriver. Par la même raison, sur celuy qui est ardent, on murera, bordera et boulinera plus tôt que sur celuy qui est mou à revenir au vent.

C'est aux bons manoeuvriers à en faire la différence et à prendre le tems nécessaire pour exécuter chaque manoeuvre. Avec un vent beau frais, et la mer plus forte que le vent, le vaisseau arrivera difficilement lorsqu'il aura la mer par la hanche. Il faut également dans ce cas désamurer lorsqu'on sera à dix rumbs de vent et border le point de la mizaine au bossoir. En manoeuvrant ainsi, on arrive plus facilement, quoy que le vent ne donne pas si perpendiculairement sur la voile, parce que le vaisseau courrant plus de l'avant, sentira mieux son gouvernail, s'échappera mieux aux coups de mer qui le prennent par la hanche, l'empêchant d'arriver et ayant plus d'air lorsqu'il sera vent arrière, il reviendra plus vite de l'autre bord. Par là, il tombera moins sous le vent.

Avec du vent frais, il faut manoeuvrer différemment. Dans ce cas, on changera d'amure la mizaine à l'abri de la grande voile. Le travail se fera avec plus de facilité et la voile et les manoeuvres souffriront moins.

Pour cet effet, le vaisseau étant à neuf rumbs de vent, on ordonnera de mettre la mizaine au bossoir à mesure que le vaisseau arrive, que l'on continuera à brasser et border au vent larguant le bras et l'écoute sous le vent avec discrétion et rembraguant l'ecouet de revers. Lorsqu'on sera à douze rumbs de vent, on murera la mizaine de l'autre bord. Sur un vaisseau qui arrive difficilement, on désamurera et amurera un peu plus tard que sur celuy qui arrive facilement parce qu'il donnera plus de tems pour faire ce travail.

On ne largue l'amure de la grande voile qu'étant près d'être vent arrière parce que: 1er. le vaisseau ayant beaucoup d'air, elle ne sera pas aussy nécessaire pour revenir promptement au vent que dans le cas cy dessus. 2e. ayant désamuré la mizaine de bonne heure, on aura besoin du point d'amure de la grande voile pour aider à arriver. 3e. si on larguait plus tôt l'amure de la grande voile, la mizaine serait moins à l'abri et ne se manierait pas avec tant de facilité.

Si le vent était très frais, il ne faudrait larguer l'amure de la grande voile qu'un instant avant d'être vent arrière, sans quoy le vent emporterait la voile contre l'etay de façon qu'elle ne pourrait se dégager que quand étant revenu de l'autre, elle commencerait à abattre et la plus grande partie de la voile étant du côté qu'on doit revenir, on ne pourrait pas tant border l'écoute. Lorsqu'elle viendrait à se dégager, étant moins assujettie, elle donnerait de plus grandes secousses et serait plus en danger de se déchirer.

Avec du vent frais, lorsqu'on largue l'amure de la grande voile, il suffit de brasser la vergue un peu plus qu'en croix parce que l'écoute qu'on borde et le vent qui donne dans la voile suffisent pour prolonger la vergue autant qu'il est nécessaire.

Si on donnait chasse ou si par d'autres raisons on voulait perdre le moins qu'il est possible en virant, dans ce cas, il ne faudrait pas murer la mizaine à l'abri de la grande voile, il faudrait la manoeuvrer comme il a été dit cy dessus par un beau temps. On aura un peu plus de peine, la voile battra, n'étant pas assujettie, mais on perdra moins en virant. La plupart des manoeuvriers voulant virer vent arrière avec un gros vent, commencent par carguer la grande voile. Je suis du sentiment: 1er. qu'on le fait souvent avec des tems où cela n'est pas nécessaire. 2em. qu'ayant tout l'équipage au travail, on court moins risque de la déchirer en ne la carguant pas qu'en la carguant et la remurant, parce qu'elle porte toujours et bat moins.

 

Article 10. Pour virer de bord vent arrière avec les quatre corps de voiles et le perroquet de fougue.

On tiendra le perroquet de fougue en ralingue jusqu'à ce qu'il soit un peu au vent de l'autre bord.

On empêchera autant qu'il sera possible le grand hunier de porter. Étant de l'arrière, il empêcherait d'arriver aussy promptement, c'est pourquoi on est obligé de larguer la bouline au moment qu'on arrive, et peu de tems après de brasser au vent la vergue du grand hunier. Il faut brasser plus tôt la grande vergue que lorsqu'on n'a pas le grand hunier et par là on ne peut pas laisser porter la partie du vent de la grande voile aussy plein qu'il a été dit cy dessus.

 

Article 11. Pour virer de bord vent arrière avec les huniers, les basses voiles carguées par un vent très frais à l'abri de la mer.

Avec un tems semblable, le vaisseau doit virer très vite surtout s'il a la qualité de bien gouverner. Lorsqu'on mettra la barre à arriver, on larguera la bouline du grand hunier et peu de tems après, on commencera à brasser au vent pour l'empêcher de porter plein. Pour cet effet, à mesure que le vaisseau arrivera, on continuera à brasser jusqu'à ce que le grand hunier soit un peu ouvert de l'autre bord. Pour lors, on s'arrêtera, par la raison que si on ouvrait beaucoup le grand hunier, lorsque le vaisseau commencerait à prendre le vent de l'autre bord, les haubans et galhaubans qui étaient sous le vent se trouvant mous, et le mât d'hune incliné du même côté, le vaisseau revenant avec beaucoup de rapidité, et le vent donnant perpendiculairement dans la voile, causerait conjointement une secousse au mât d'hune, qu'il serait capable de le jeter à bas, c'est pourquoy dans ce cas il faut tenir le vent oblique dans le grand hunier et suivre le vent avec le petit pour donner au  mât le tems de se redresser peu à peu, et même si aucune circonstance ne s'y oppose, il sera encore plus prudent de redresser un peu de la barre pour que le vaisseau revienne avec moins de vélocité.

 

Article 12. Tems où il faut murer et carguer les basses voiles, hisser ou amener les huniers, virant de bord vent arrière.

Si en virant avec les huniers on veut murer les basses voiles lorsqu'on sera à huit rumbs de vent, on larguera les cargues de mizaine, et trois rumbs de vent avant que d'être vent arrière, on murera la grande voile du bord qu'on veut revenir, et on murera la mizaine lorsqu'on sera vent arrière.

Si le vent est faible, on attendra d'être vent arrière pour larguer toutes les cargues de la grande voile, on rembraguera l'ecouet et l'écoute et un peu plus l'écoute que l'ecouet. Lorsqu'on sera revenu de trois rumbs de vent, on finira de la murer, border et bouliner. On murera ensuite la mizaine. On doit faire attention aux qualités du vaisseau, au plus ou moins de mer, observer si elle est favorable pour arriver ou pour revenir au vent, et commencer plus tôt ou plus tard la manoeuvre selon ces différentes circonstances. Si en virant on veut carguer les basses voiles, en mettant la barre à arriver, on carguera la partie sous le vent de la grande voile, ensuite la partie du vent et le milieu, et on carguera la mizaine un peu avant d'être vent arrière. Si le vent est très frais, on brassera avant que de larguer l'amure, sans quoy il serait dangereux que le vent n'encapellat le point de l'amure sur l'étay. Si en virant on veut mettre à la cape de l'autre bord, on manoeuvrera comme nous l'avons expliqué, virant vent arrière avec la seule différence qu'on carguera la mizaine lorsqu'elle sera à l'abri de la grande voile.

Si en virant avec les quatre corps de voile on veut amener le huniers, on amènera le grand hunier et le perroquet de fougue lorsqu'on sera à huit rumbs de vent, et lorsqu'on sera vent arrière, on amènera le petit hunier.

Si en virant on veut hisser les huniers, en mettant la barre à arriver, on hissera le petit huniers, et un peu avant d'être vent arrière, on hissera le grand hunier et le perroquet de fougue.

 

Article 13. Pour prendre des ris aux huniers, étant au plus près avec un beau temps.

On amènera les huniers, on reviendra au lof, on les mettra en croix, et on roidira les bras des deux bords, crainte qu'une secousse  ne jette bas quelque matelots de dessus la vergue. Si les basses voiles sont carguées, on bordera l'artimon pour que le vaisseau présente mieux au vent, et afin d'empêcher le vent de donner dans les voiles, ou de les faire battre, sans quoy il arriverait que la voile échapperait des mains aux matelots qui sont sous le vent, ou du moins ils auraient beaucoup de peine à tenir les plis de la voile.

Sur nos vaisseaux où nous avons trois ris, il faut nécessairement larguer environ une brasse de chaque écoute afin de donner plus de mol aux ralingues pour faire joindre le point de ris à la vergue et pour pouvoir brasser au vent pour mettre en croix.

Les soldats haleront le palan de ris, jusqu'à ce que la bosse qui est frappée sur l'herse touche la poulie de bout de vergue, ayant attention qu'elle ne si engage pas. Les matelots du bout de vergue saisiront les points de ris par un raban en prenant plusieurs tours autour de la vergue. Les matelots qui sont le long de la vergue hisseront les plis de la voile en avant et depuy la vergue, et ils amarreront ferme les garcettes.

On commencera toujours à prendre les ris du vent les premiers. Ceux-ci étant pris, on prendra facilement les ris de dessous le vent.

Tous les ris étant pris, et les matelots des vergues descendus, on finira de border les écoutes si celles ont été larguées. On hissera ensuite les huniers, observant ce qui a été dit à l'article de border les huniers.

Dans un coup de vent, après avoir amené les huniers, il faudra nécessairement les carguer et les mettre dans la hune. Pour lors, il n'y aura aucune difficulté à prendre les ris, le vent n'ayant que peu de prises sur les voiles.

 

Article 14. Pour prendre les ris vent arrière.

Si le vent n'est pas trop frais, on amènera le petit hunier et on y prendra les ris à l'abri du grand hunier. Lorsqu'ils seront pris, on l'hissera.

On amènera ensuite le grand hunier et on y prendra les ris à l'abri du perroquet de fougue. Quant au perroquet de fougue, comme cette voile est plus maniable, il suffira de le brasser d'un bord ou de l'autre pour y prendre les ris avec facilité.

Si cependant le vent est frais, de façon à donner de la difficulté pour y prendre les ris, il faudra le carguer et le mettre dans la hune.

Si le vent est bien frais, on murera la mizaine, on bordera l'artimon pour revenir au plus près, et on prendra les ris comme j'ay dit cy dessus. Si les basses voiles sont carguées, on ouvrira les vergues du côté qu'on revient, sans quoy le vent donnerait trop à plein sur les huniers et les matelots auront de la peine à hisser les plis de la voile, mais si l'on voulait prendre les ris sans revenir, il faudrait manoeuvrer le petit hunier comme j'ay dit. Il n'en sera pas de même du grand, lequel ne pourra s'amener qu'après l'avoir bien brassé d'un bord, et être revenu ensuite un peu du même côté. Personne n'ignore que le vent frais qui luy donnerait dedans à plein le hisserait, et par la même raison, l'empêcherait de descendre. Si le vent est grand largue et petit frais, il suffira pour prendre les ris de brasser au vent les vergues d'hune, ayant attention de ne les pas trop brasser, sans quoy le palan de ris frotterait beaucoup sur l'hauban prouyer. Si le vent est frais, on arrivera vent arrière, on reviendra au plus près, et on manoeuvrera comme il a été dit cy-dessus.

 

Article 15. Pour larguer les ris aux huniers, étant au plus près.

On amènera les huniers, on les brassera en croix et on roidira les bras des deux bords. Les matelots ensuite démarreront toutes les garcettes, après quoy on larguera les deux points de ris en même tems. On aura attention de ne les larguer que lorsque toutes les garcettes seront démarrées. S'il en restait quelques unes, elles pourraient faire déchirer la voile.

Si on est vent arrière, on larguera les ris au petit hunier à l'abri du grand hunier, et ceux du grand hunier à l'abri du perroquet de fougue. On commencera à larguer les ris du milieu, allant vers les bouts de vergue. Tous les ris étant largués, on larguera en même tems les deux points de ris par la raison cy-dessus. Si le perroquet de fougue est serré et qu'il y ay du vent assez frais pour faire craindre de déchirer le grand hunier, dans ce cas il sera nécessaire de le brasser d'un bord ou de l'autre, afin que le vent n'y donne pas si perpendiculairement dedans.

 

Article 16. Pour larguer les ris aux huniers, sans les amener, étant au plus près.

On ne manoeuvre ainsy que pour éviter du travail, prenant ou donnant chasse, ou pour ne pas se rendre suspect à quelque bâtiment qui serait à grande distance. Pour exécuter cette manoeuvre, on prendra les précautions suivantes. Avec peu de vent, on commencera par roidir les balancines des deux bords, on larguera ensuite en douceur la drisse jusqu'à ce que la vergue fasse force sur les balancines. On larguera les boulines des huniers, et on les brassera au vent. Pour les empêcher de porter, on amarrera les bras des deux bords, ayant attention de ne les pas trop roidir parce que rappelant en bas, ils fatigueraient les balancines. On roidira bien [à] basbord et stribord les palans de ris et on les amarrera à leurs taquets. En prenant cette précaution, les matelots ne pourront pas larguer trop tôt les points de ris. On enverra peu de matelots sur les vergues pour ne les pas trop charger. Six de chaque côté suffiront. Les garcettes étant démarrées, on larguera à la fois les deux points de ris, et lors qu'il n'y aura plus de matelots sur les vergues, on achèvera de les hisser.

Si les bas ris sont largués et qu'on veuille larguer les autres, le vent étant petit frais, on commencera par amener les huniers d'une demy brasse avant que de roidir les balancines pour que la voile fasse moins de force sur les ris. Si le vent est beau frais, cela ne sera pas suffisant. Il faudra les amener au moins d'une brasse. Si les bas ris sont pris, il ne sera pas nécessaire d'amener les vergues d'hune avant que de roidir les balancines.

 

Article 16 [sic]. Pour mettre en panne.

Il y a deux façons de mettre en panne. L'une au petit hunier, et l'autre au grand hunier.

Pour mettre en panne au petit hunier, les basses voiles seront carguées, on brassera et on boulinera le grand hunier, et le perroquet de fougue. On mettra le petit hunier en croix et on mettra toute la barre sous le vent. Avec du vent un peu frais et de la mer de l'avant, on amènera d'une brasse le petit hunier pour soulager son mât et sa voile. Cela produit un autre effet. Les ralingues étant moins tendues, la voile fait un sac qui fait que l'on est plus longtemps et mieux coiffé, et en prenant l'abatue, le vent donne plus difficilement dedans.

Dans cette situation, le vaisseau a quatre mouvements, il abat et à la moitié de son abatue il commence à aller de l'avant. Il revient ensuite au vent, et lorsqu'il est bien coeffé, il commence à culer. Son plus grand chemin est à la dérive.

Si le vaisseau est trop ardent, on brassera au vent le petit hunier plus qu'en croix, crainte de prendre vent devant. Si au contraire il est mol à venir au vent, on borde l'artimon.

On le borde aussy lorsque, étant avec un autre vaisseau, on court trop de l'avant, et si cela ne suffit pas, il faut mettre le perroquet de fougue sur le mât.

Pour mettre en panne au grand hunier, on le mettra en croix, on brassera et l'on boulinera le petit hunier, et on mettra la barre sous le vent.

Dans cette situation, le vaisseau peut gouverner. Il court plus de l'avant, et dérive moins qu'en panne au petit hunier. Son oloffée et son abatue sont plus petites. On est toujours en état de faire servir et d'arriver, c'est ce qui fait que les armées navales la préfèrent. Si on veut moins courir de l'avant, on mettra le perroquet de fouge en croix, et si cela ne suffit pas, on brassera un peu plus au vent le grand hunier.

 

Article 17. Étant en panne au petit hunier et voulant faire servir.

Si le vaisseau est ardent, on attendra qu'il soit à l'abatue. Pour lors, on hissera, brassera et boulinera le petit hunier.

Si le vaisseau est mou, en s'y prenant au commencement de l'oloffée, on sera à tems de la contrarier, en mettant la barre à arriver, et faisant servir promptement de l'avant. En prenant son tems différemment pour faire servir, on court risque de prendre vent devant ou tout au moins le vaisseau reste longtemps avec ses voiles en ralingue et amorti.

Le vaisseau étant à l'oloffée, plusieurs manoeuvriers pour faire servir attendent l'abatue. Croyant de l'avoir plus tôt, ils dressent la barre, ou la changent. A mon avis, c'est le moyen de l'avoir plus tard, puisqu'il est certain qu'on n'empêche pas le vaisseau de prendre son oloffée et que le seul effet qui en résulte, est de le prendre plus lentement, et par conséquent de tarder plus longtemps à rabattre.

Pour faire servir à l'abatue, on attendra que le vaisseau soit amorti pour dresser la barre, parce que dans le commencement de l'abatue, le gouvernail dans sa première situation aide à faire arriver le vaisseau.

Étant à six rumbs de vent, on brassera sous le vent les vergues de mizaine et de petit hunier. Le vaisseau continuera encore un peu par son air à arriver. Cela est nécessaire pour bien ranger le petit hunier.

Si on arrive trop, on remettra la barre sous le vent pour ralier le vaisseau au vent.

 

Article 18. Pour virer de bord, vent devant, étant en panne au petit hunier.

Lorsque le vaisseau aura fini son abatue, on bordera promptement l'artimon si on ne l'a pas [fait]. A mesure que le vaisseau reviendra au vent, on brassera peu à peu les vergues de mizaine et le petit hunier sous le vent, tenant toujours la voile en ralingue. Lorsqu'on sera revenu à cinq rumbs de vent, on cessera de brasser pour laisser prendre le vent sur la voile. Lorsqu'il aura pris, on rembraguera peu à peu la bouline pour que le petit hunier ne fasse pas au vent un sac qui ferait arriver. Lorsque le vent donnera trop à plomb sur le petit hunier, on le brassera en douceur sous le vent, sans toutefois ôter le vent de dessus.

On changera l'artimon lorsque le grand hunier sera en ralingue. Si le vaisseau après s'être coeffé s'arrête, on larguera promptement les cargues de mizaine à l'exception du cargue point du vent qu'on ne larguera qu'à moitié. On roidira la bouline au vent pour que la mizaine ne fasse pas un sac. Lorsqu'on s'apercevra que le vaisseau cule, on changera la barre du gouvernail et pour que le vaisseau le sente mieux, on brassera le perroquet de fougue en croix un instant avant que d'être debout au vent. On changera les voiles d'arrière et les boulinera. Lorsque le vaisseau sera abattu de six rumbs de vent, on changera les voiles d'avant, et si on veut rester en panne, on les brassera en croix et on carguera la mizaine. J'ay éprouvé plusieurs fois cette manoeuvre, et j'ay remarqué qu'elle réussit facillement, même sur les vaisseaux qui ne sont [vent] largues, et qu'il n'y a pas de la grosse mer.

 

Article 19. Pour virer de bord vent arrière, étant en panne au petit hunier.

On exécute cette manoeuvre de trois façons différentes. Plusieurs mauvais manoeuvriers changent la barre lorsque le vaisseau commence à abattre. Ils carguent l'artimon, font servir de l'avant, larguent la bouline du grand hunier, et le brassent au vent pour l'empêcher de porter, et ils mettent le perroquet de fougue en ralingue.

Cette façon de manoeuvrer ne vaut rien. En changeant si tôt la barre, elle empêche d'arriver parce que le vaisseau cule encore. En éventant les voiles de l'arrière de si bonne heure, le vaisseau reste longtemps amorti. Il ne sent point son gouvernail et tarde longtemps à arriver.

Le reste des manoeuvriers, dès que le vaisseau abat, font servir de l'avant, ils carguent l'artimon, mettent le perroquet de fougue en ralingue. Lorsque le vaisseau ne cule plus, ils dressent la barre, et peu de tems après, ils la mettent à arriver. Le vent étant par le travers, ils larguent la bouline du grand hunier, et le brassent au vent pour l'empêcher de porter plein jusqu'à ce qu'il commence à être ouvert de l'autre bord. Cette façon de manoeuvrer est bonne. Il y a cependant à mon avis une troisième façon plus avantageuse. Si le vaisseau cule beaucoup, ce qui est au moment que le vaisseau commence à abattre, on mettra les voiles d'arrière en croix et on carguera en même tems l'artimon. Lorsque le vaisseau finira de culer, on fera servir de l'avant, on changera la barre, on brassera au vent les voiles de l'arrière pour les empêcher de porter si plein, et pour le reste, on observera ce qui a été dit à l'article de virer vent arrière ayant manqué de prendre vent devant, soit par la mer ou par le vent.

 

Article 20. Pour empêcher un vaisseau qui est au plus près de faire chapelle.

Lorsque le vent commencera à faire ralinguer les voiles, on mettra la barre à arriver, on larguera l'écoute d'artimon. Si cela ne suffit pas, on le carguera. On mettra le perroquet de fougue en ralingue. Si on a le foc ou la voile d'etay d'avant, on en bordera les écoutes au vent, on traversera la mizaine, c'est à dire qu'on en fera saisir le point et la ralingue par des matelots qui la vireront dans le vaisseau.

Si avec tout cela le vaisseau n'abat pas, on changera en diligence les voiles d'avant, on larguera l'amure de mizaine, on hissera le cargue point du même côté, on brassera au vent tant qu'on pourra, on halera sur les boulines de revers, et même on murera l'ecouet de revers. Si on attend pas trop pour faire cette manoeuvre, et si elle est exécutée promptement, le vaisseau indubitablement rabatra. Elle manque presque toujours parce qu'on s'y prend trop tard. Si malgré cela le vaisseau prend et qu'on ne soit pas pressé de prendre lof pour lof, il suffira de carguer l'artimon si on l'a, et de tenir le perroquet de fougue en ralingue. La plus grande partie des vaisseaux arriveront tout doucement, et reviendront d'eux même reprendre leurs amures, surtout lorsque les voiles d'avant ont été changées, parce que le vent qui donne dedans donnera au vaisseau suffisamment de l'air pour virer. Si au contraire on est pressé de reprendre ses amures, lorsque le vaisseau aura abattu de six à sept rumbs de vent, outre qu'il faut changer les voiles d'avant si elles ne l'ont pas été, il faut encore changer et affaler l'écoute de la grande voile, larguer et brasser de l'autre bord jusqu'à mettre le vent dedans. A cet effet, on halera les boulines de revers et si le vaisseau n'abat pas avec facilité, on larguera l'ecouet et lorsque le vent sera dans les voiles d'arrière, on manoeuvrera comme quand on vire vent arrière, se ressouvenant toujours que lorsque le vaisseau cule, le gouvernail fait un effet contraire à celuy qu'il fait lorsque le vaisseau va de l'avant. Pour manoeuvrer encore plus finement, il faut lorsque le vent est décidé de l'autre bord, larguer l'amure et l'écoute de la grande voile, sa bouline et celle du grand hunier, mettre les voiles de l'arrière en croix, et finir la manoeuvre ainsy qu'il a été dit à l'article de virer vent arrière après avoir manqué de prendre vent devant.

 

Article 21. Comme on doit manoeuvrer, étant au plus près et ayant un repère.

Si le vent n'est pas trop frais, on carguera les voiles comme quand on vire vent devant. Si le vent est frais et qu'on aye les huniers à la voile, on travaillera à les amener, en pesant sur les cargues points. A mesure qu'ils descendront, on les brassera pour les mettre en croix. Pour ayder le grand hunier à descendre, on larguera l'écoute, l'ecouet et la bouline de la grande voile. Lorsque les huniers seront amurés, on la mettra en croix et on la carguera.

Quand à la mizaine, comme elle fait abattre, on la laissera lorsqu'on aura abattu, si cela est nécessaire, en la changeant on la cargue. Le petit hunier ne court pas ôtant de risque que le grand parce que l'avant en abattant, cède à la force que le vent est assez fort pour faire craindre, et qu'en pesant sur les cargues points, ils ne veuillent pas descendre, on larguera l'écoute, l'amure et la bouline de mizaine pour tout mettre en croix. Plusieurs officiers ont pour principe de carguer les basses voiles d'abord qu'ils ont le vent dessus. C'est mal manoeuvrer. Avec de petits vents, les voiles se carguent difficilement, elles souffrent en frottant sur les haubans, et peuvent s'engager dans les poulies des cargues points et avec le vent un peu frais, étant plaquées contre les haubans, on ne peut pas les carguer.

 

Article 22. Comme on doit manoeuvrer, pour sauver un homme qui tombe à la mer, étant au plus près.

Dès qu'on s'apercevra qu'il est tombé un homme à la mer, on coupera le salvanos. Celuy qui le coupera aura attention de ne pas le jeter sur celuy qu'on veut sauver, car il pourrait arriver qu'on luy donne la mort, en luy voulant conserver la vie. Dans ce même tems, on mettra toute la barre à venir au vent, on larguera les écoutes et les ecouets, les boulines des voiles de l'arrière et de l'avant. On les brassera toutes au vent pour les mettre sur le mât afin d'amortir promptement le vaisseau. On aura attention d'hisser les cargues points, crainte qu'ils ne s'engagent. On brassera. Si on n'a pas l'artimon, on le bordera pour faire mieux présenter au vent. On fera monter tout l'équipage, pour carguer en diligence les basses voiles, et travailler en même tems à mettre le canot à la mer.

Il m'est arrivé étant de quart que ce travail fut promptement exécuté. L'homme qui savait nager revint de luy même à bord du vaisseau qui ne s'était pas éloigné du lieu où il était tombé, quoy que nous fissions une lieue et demy par heure. Si on a les huniers et du vent assez frais pour faire craindre de les mettre sur les mâts, il faudra les amener en revenant au vent. On fera de même aux perroquets et on mettra toujours les basses voiles sur les mâts.

Dans un coup de vent avec grosse mer, étant aux basses voiles, il serait dangereux de les mettre sur les mâts, c'est pourquoy en mettant la barre sous le vent, on bordera l'artimon, on carguera la mizaine et en même tems on la mettra en croix. Comme un pareil tems ne permet pas de mettre le canot à la mer, je voudrais qu'on amarra sur le salvanos une manoeuvre d'un pouce et demy de grosseur et de trois cents brasses de long, laquelle serait rouée dans une baye [baille] sur la dunette, près du couronnement. On pourrait même laisser libre le bout sur lequel il y aurait une garse toute prête pour étalinguer la grande sonde qu'on couperait pour en ôter le plomb. Il faudrait que la manoeuvre fut de bonne [qualité] et le salvanos fait en forme de barquette.

Étant vent largue, courant grand vent largue, on mettra toute la barre sous le vent, on amènera le petit hunier, on carguera la mizaine en la brassant en même temps en croix, et lorsque le vent pourra prendre sur les voiles de l'arrière, on les brassera au vent pour les mettre en croix. On carguera la grande voile, et on mettra le canot à la mer.

Étant vent arrière, on mettra la barre à revenir d'un bord ou de l'autre, on carguera la mizaine, on amènera le petit hunier, on bordera l'artimon et on rangera le perroquet de fougue, le tout en même temps. Étant revenu à huit rumbs de vent, on brassera sur le mât le perroquet de fougue, et on mettra le car d'artimon au milieu.

Si le vent est faible, on rangera le grand hunier lorsqu'on range le perroquet de fougue, pour ayder le vaisseau à revenir plus vite, et on le mettra sur le mât lorsqu'on sera revenu à sept rumbs de vent. Il arrive quelquefois qu'on porte les perroquets vent arrière, avec un tems qui ne permettrait pas de mettre les huniers sur les mâts. Dans ce cas, il faut en revenant, emmener avec diligence les perroquets, larguer les écoutes et haler sur les cargues points pour pouvoir amener les huniers, ce qui en cas de besoin on pourra faire en même tems qu'on carguera les points des perroquets. Si on a les bonnettes en haut, on en larguera promptement les écoutes et les ecouets et avec discrétion les drisses. Par le moyen des cargues bas, on les tirera dans le vaisseau, pour ne point exposer les matelots à être précipités par les voiles des huniers qui, quand ils sont en ralingue, donnent des grands coups de fouet. Il serait nécessaire que les écoutes et les ecouets fussent établis différement qu'ils ne le sont sur nos vaisseaux. Il faudrait que l'amure et l'écoute passa dans des poulies établies sur le trélingage des haubans, et de là, vint s'amarrer aux bittes des huniers.

Pendant qu'on manoeuvre, on prépare tout ce qui est nécessaire pour mettre le canot à la mer. Sur les frégates, comme il est léger, on pourra se passer de palans des bouts de vergue. Les matelots pourront le pousser à bras hors du bord lorsqu'il sera suspendu sur les caillornes et sur les bredindins.

 

Article 23. Pour mettre à la cape.

Il y a différentes façons de mettre à la cape. On met à la cape à la mizaine, ayant la grande vergue en croix et la barre du gouvernail sous le vent. Quoyque le vaisseau dérive beaucoup à cette cape, son plus grand chemin est à courir de l'avant. Cette cape est bonne lorsqu'étant avec les basses voiles, on craint un rep..?. Les escadres nombreuses, outre la mizaine, mettent encore l'artimon pour éviter plus facilement les abordages. On tient beaucoup mieux le vent qu'avec la mizaine seule. Il y a beaucoup de vaisseaux qui de cette façon peuvent gouverner. Avec du vent frais et ne craignant point de s'aborder avec d'autres vaisseaux, on met à la cape à la grande voile en mettant la vergue de mizaine en croix et la barre sous le vent.

Cette cape est la meilleure. Le vaisseau revient au vent et abat, il court peu de l'avant. Son plus grand chemin est à la dérive. Il tourmente moins, la grande voile le soutenant par son fort, au lieu qu'à la mizaine le gouvernail seul ou l'artimon et le gouvernail d'un côté et la mizaine de l'autre font force sur les extrémités et fatiguent beaucoup les vaisseaux. De plus, comme à la cape à la grande voile le chemin est presque tout par le travers, le vaisseau refoule la mer sous le vent et cette mer ayant été rompue en passant sous le vaisseau fait qu'elle est calme au vent, ce qui fait éviter les coups de mer de ce côté.

On met quelquefois à la cape à l'artimon, la grande vergue et celle de mizaine en croix et la barre de gouvernail sous le vent. On fait usage de cette cape par un vent dont les risées obligeraient de carguer la grande voile et la mizaine si on les avait, parce que l'artimon se cargue et se borde avec facilité et sans risque.

A cette cape, le vaisseau abat beaucoup, et revient beaucoup au vent. Il court très peu de l'avant, son chemin est presque tout à la dérive.

On met quelquefois à sec tout en croix, et la barre sous le vent. De cette façon, le vaisseau tourmente beaucoup, et son chemin est presque tout à la dérive.

L'air devant et la dérive de chaque cape se détermine selon la force du vent, le plus ou moins de mer et la construction des vaisseaux.

 

Article 24. Pour virer de bord vent arrière à la cape à la grande voile, sans faire servir de voiles de l'avant.

Lorsque le vaisseau, après avoir pris son auloffée, commencera à abattre, on larguera tant qu'on pourra l'écoute de la grande voile, sans toutefois la faire battre.

Lorsque le vaisseau ne culera plus on changera la barre et lorsque le vent sera par la hanche, on larguera la bouline avec discrétion et on commencera à brasser parce que c'est le point d'amure qui doit faire arriver.

Par la même raison, on ne doit ôter les palans de la bouline que peu de tems avant de commencer à brasser, sans quoy le garant de la bouline ayant toujours du mou, la voile fasierait si on ôtait le palan en se préparant à virer. On observera que presque toujours le vaisseau après avoir arrivé jusqu'à dix ou douze rumbs de vent, s'arrête tout court, et très souvent, il revient une ou deux fois au vent, après quoy il se détermine de luy même à arriver tout de bon.

Cela provient de ce qu'il n'a pas encore assez d'air pour vaincre la mer qui le tient. La grande voile le continuant à porter, il prend de l'air et procure au gouvernail la force de la surmonter.

Lorsqu'on sera vent arrière, on larguera l'amure et on finira la manoeuvre comme à l'ordinaire. Sur un vaisseau extrêmement ardent à venir au vent, on manoeuvrera comme il suit:

Le vaisseau étant dur à arriver et ne pouvant faire servir aucune voile de l'avant, ayant perdu les mâts de mizaine et de beaupré, on bordera le plus qu'il sera possible la grande voile, on bordera aussi l'artimon, mettant sa vergue parallèle à la quille.

Lorsque le vaisseau, après avoir pris son auloffée, s'arrêtera, on carguera promptement l'artimon, et s'il est nécessaire, on amènera bas la vergue. Pour le reste, on manoeuvrera comme il a été dit cy dessus.

En manoeuvrant ainsy, le vaisseau doit prendre une plus grande auloffée, et conséquemment une plus d'air le fait arriver plus facilement. Si cependant cela n'est pas suffisant, on pourra faire usage d'un autre expédient.

On frappera sur le grand mât au dessus du raguage une manoeuvre qui descendra en avant de la voile. Elle passera dans l'herse du cargue fond du vent, et s'amarrera au vibord du vent, sur le gaillard du côté du vent. Cette manoeuvre étant bien roidie, on larguera entièrement l'écoute et comme il n'y aura que la partie du vent de la voile qui porte, le vaisseau doit arriver.

 

Article 25. Pour amurer une basse voile, étant de bouline dans un coup de vent.

On brassera la vergue un peu plus qu'en croix, on larguera ensuite un peu du bras sous le vent pour laisser du jeu à la vergue, et on tiendra bon le bras du vent. On larguera les cargues bouline et les cargues fond du vent, on filera en garant le cargue point autant que l'ecouet en demande. On frappera en dehors du bord de l'avant du dogue d'amure la poulie coupée de la bouline du grand hunier (si c'est la grande voile qu'on mure) et on y passera le garant de la grande bouline qu'on halera pour virer la ralingue en bas. On mettra l'ecouet au petit cabestan en le faisant passer dans la poulie de la bosse qui sert à murer. Lorsqu'il commencera à faire force, on larguera en douceur le bras et la balancine du vent, et on larguera les cargues fond sous le vent autant qu'il sera nécessaire.

Lorsque la voile sera murée, on arrivera un peu, on larguera entièrement les cargues fond et les cargues bouline sous le vent, on filera en garant le cargue point, halant sur l'écoute. On aura attention de tenir le vent dans la voile jusqu'à ce que l'écoute soit suitte ?. Pour lors, on reviendra au vent faire ralinguer la voile, afin d'achever de border au plus de facilité.

Il faudra aussi larguer le bras du vent à soi ? point pour finir de border.

 

Article 26. Pour murer une basse voile, étant de bouline par un vent furieux.

On brassera sous le vent, et on amarrera les bras au vent comme je l'ai dit cy devant, on larguera ensuite, par la même raison, un peu du bras de dessous le vent, on larguera entièrement les cargues fond et les cargues bouline de dessous le vent, on larguera en garant le cargue point du même côté, et on halera sur l'écoute jusqu'à ce qu'elle soit suitte?. On larguera ensuite les cargues bouline du vent, on filera en garant le cargue point à mesure que l'ecouet en demandera, et on carguera sur le garant de la bouline comme je l'ay dit cy devant.

Lorsque l'ecouet fera trop de force, on larguera peu à peu le bras et la balancine du vent. Lorsqu'on aura fini d'amurer, on finira de border l'écoute, larguant le bras du vent à son point.

Autre façon d'exécuter cette manoeuvre: Outres toutes les précautions et travaux expliqués cy dessus, on tiendra la vergue en croix, c'est pourquoy il faudra arriver au moins jusqu'à dix rumbs de vent pour que le vent soit toujours dans la voile. Lorsque l'ecouet fera trop de force, on larguera peu à peu le bras du vent pour approcher le point de la voile du dogue d'amure. Lorsqu'il ne manquera à l'ecouet qu'environ une brasse pour être à son point, on halera l'écoute jusqu'à ce qu'elle soit bien suitte ?. Pour lors, on fera ralinguer pour finir de murer et ensuite de border. On larguera peu à peu le bras du vent à son point pour finir de border.

On aura la précaution de passer de l'arrière le garant de la bouline de revers que l'on tiendra suite ? et prenant un tour sur un taquet, on évitera par là les coups de fouets que la voile donnerait lorsqu'elle ralinguerait. Ces coups sont si forts que ce sont eux pour l'ordinaire qui déchirent les voiles.

Comme la réussite de cette manoeuvre dépend en grande partie du gouvernail, un officier ne doit point en abandonner le commandement au pilote. Avec un gros vent et grosse mer, on aura attention de ne pas border la grande voile autant qu'à l'ordinaire pour laisser du jeu à la vergue qui sans cela courait risque de se casser par quelque secousse. La mizaine n'est pas exposée au même danger. Elle est moins gênée par les haubans de dessous le vent, et son écoute n'est pas aussi bordée que celle de la grande voile. On aura aussi attention, lorsqu'on  amure, de moins larguer la balancine parce que la vergue inclinant trop au vent roidirait trop la ralingue de chute sous le vent et la vergue étant trop gênée courait risque de se casser.

Cette précaution ne doit avoir lieu que sur les vaisseaux de Malte où les voiles, par leur coupe, le demandent.

Ces deux façons d'amurer sont toutes deux bonnes. Cependant, je préfère la dernière pourvu que les circonstances permettent de faire porter comme j'ay dit.

 

Article 27. Pour carguer une basse voile, étant de bouline dans un coup de vent.

On filera en garant l'écoute sous le vent, hissant en diligence le cargue point. Lorsqu'il sera à moitié hissé, on hissera les cargues bouline, et on finira d'hisser le cargue point.

Si on commençait plus tôt d'hisser les cargues bouline, on courrait risque de les casser.

Ayant fini de carguer sous le vent, on brassera la vergue au vent pour que le point d'amure n'aille pas contre l'étay. On larguera en douceur l'écoute et la bouline, dont le garant doit avoir un tour sur un taquet, et en même tems, et tout à la fois, on hissera le cargue point, les cargues bouline et tous les cargues fond.

Observez que lorsqu'on largue l'écoute de la grande voile, le vaisseau prend une grande abattue. Plusieurs manoeuvriers, pour la contrarier, mettent la barre sous le vent, pour empêcher disent-ils la voile de porter, et la carguer avec plus de facilité. Il n'est pas douteux qu'ils manoeuvrent mal. Il vaut mieux laisser prendre cette abattue par la raison que puisque avant de larguer l'ecouet on est obligé de brasser au vent, on ferait battre la voile, ce qui pourrait la faire déchirer, ainsy que je l'ay vu arriver plusieurs fois, au lieu qu'en la laissant porter avec discrétion on ne court pas ce danger. Quand à la seconde façon que j'ay vu pratiquer plusieurs fois sur un bâtiment ou j'étais passager, on larguera environ deux brasses de l'écoute pour pouvoir brasser la vergue au vent, autant qu'il est nécessaire pour faire fasier la voile. On larguera l'ecouet et on hissera le cargue point, ayant attention de n'en larguer qu'à mesure que le cargue point en demande. On filera en garant la bouline, et on hissera les cargues boulines.

Lorsqu'on aura fini de carguer au vent, on carguera tout à la fois sous le vent le cargue point, les cargues bouline et les cargues fond, observant de ne larguer de l'écoute qu'autant que le cargue point en demande et d'arriver un peu pour faire porter plein la voile.

Cette dernière façon m'a paru la meilleure. La voile soufre moins et se cargue avec plus de facilité.

 

Article 28. Pour carguer la mizaine dans un coup de vent, étant vent arrière.

On filera en garant les deux écoutes et on halera sur les deux cargues point, ce qui se fera avec facilité parce que le vent qui donne dans la voile aide à la carguer. Lorsque les deux cargues point seront hissés, l'on brassera la vergue tant qu'on pourra d'un bord ou de l'autre, et on reviendra du même côté jusqu'à faire ralinguer la voile. Pour lors, on hissera en même tems et sans peine toutes les cargues.

Plusieurs manoeuvriers sont du sentiment qu'il faut amurer la mizaine, et revenir au plus près pour la carguer. Il n'est pas douteux que cette opinion est mauvaise, parce que de cette façon, la voile souffre davantage, et se cargue avec moins de facilité. De plus, avec une grosse mer, on aurait de la peine à se remettre.

 

Article 29. Pour carguer l'artimon dans [un] coup de vent.

On portera tant qu'on pourra le cart d'artimon au vent, ayant la précaution auparavant de larguer suffisamment l'écoute pour empêcher que la patte d'oie faisant force n'endommage le mât de perroquet de fougue. Par là, on empêche la voile de porter plein. On mettra les deux tiers du monde aux cargues sous le vent, et l'autre tiers à celles du vent.

 

Article 30. Pour serrer un hunier, étant au plus près, dans un coup de vent.

On reviendra au lof pour faire fasier la voile. Par la même raison, on brassera au vent, on larguera la drisse et la bouline. Si la force du vent empêche de brasser, on larguera une brasse et plus s'il est nécessaire l'écoute sous le vent. On pèsera sur la bouline de revers pour que la voile ne s'encapele pas sur le bout de la vergue. On pèsera aussi sur le cargue point pour aider à amener. L'hunier étant amené, on larguera l'écoute sous le vent à mesure qu'on hissera le cargue point. On halera en même tems sur le cargue bouline, le cargue fond et le degorgeoir. Ce dernier, serrant la voile contre la vergue, l'assujettit. Lorsqu'on aura presque fini de carguer sous le vent, on carguera au vent en diligence et en même tems le cargue point, le cargue bouline, le degorgeoir et le cargue fond. La vergue étant en croix et les bras bien roidis, les matelots iront sur la vergue pour plier et saisir la voile avec les rabans, commençant par le bout et venant au milieu. Ils saisiront ensuite le fond de la voile contre le ton du mât avec un autre raban.

Lorsqu'on veut serrer un hunier et qu'on n'est pas pressé de l'emmener, il faut auparavant pour la faciliter du travail envoyer sur la hune quatre hommes pour aider au gabier à rembraguer les degorgeoirs qui viennent mols en l'amenant. Si les garants de degorgeoir descendent en bas, alors on les roidira dans tel cas d'en bas.

Plusieurs manoeuvriers en carguant les huniers commencent à carguer au vent. Comme je n'ay jamais vu ny essayé cette manoeuvre, je n'en parlerais pas.

 

Article 31. Précautions qu'on doit prendre ayant les huniers, avec du vent frais, étant au plus près ou vent largue.

Au plus près, on tiendra bon les bras du vent des huniers plus qu'à l'ordinaire, en sorte qu'ils soient moins ouverts que les basses voiles. On tiendra le vent tant qu'on pourra pour que les huniers prennent moins de vent. Lorsque la risée changera, on reviendra au lof, les huniers fasieront et pourront s'amener facilement.

Lorsque le vent vient par risée, on doit avoir la précaution pour pouvoir au besoin les amener plus vite, d'avoir du monde prêt au bras du vent et aux boulines. On roidira les cargues point afin qu'en pesant dessus, on aide à faire descendre les vergues.

Sans ces précautions, l'équipage ne pourrait pas obéir assez promptement au commandement de l'officier, et on courrait risque de perdre les huniers.

Navigant vent largue avec des risées, on aura aussi attention de tenir bon le bas du vent de la grande vergue, et de la mizaine, et encore plus ceux des huniers. Quand la risée changera, on reviendra au lof pour les faire fasier.

Et s'il est nécessaire de les amener, on manoeuvre, ainsy qu'il a été dit cy dessus étant au plus près. Mais si dans cette situation l'on était surpris par un grain assez fort pour faire craindre en revenant, dans ce cas, si le vaisseau arrive aisement, je suis du sentiment qu'il vaut mieux arriver vent arrière en éventant les écoutes, que de revenir au vent pour amener les huniers parce que le vaisseau revenant contre le vent en augmente la force, ce qui peut jeter en bas les mâts, au lieu qu'en arrivant, le vaisseau courant plus de l'avant, la voile résiste moins au vent, quoyqu'il donne dessus plus perpendiculairement. Si le vent que je suppose durait trop, il serait impossible de pouvoir amener le grand hunier étant vent arrière, mais dans ce cas, il n'y aurait qu'à revenir un peu de l'autre côté, jusqu'à rendre le vent plus oblique sur les voiles et haler sur les bras du même bord qui sont au vent lorsqu'on amènera.

Si cependant le vaisseau est dur à arriver et le vent à peu près par le travers, il sera plus à propos de revenir au vent en larguant suffisamment les écoutes sous le vent pour éventer les voiles. Il peut arriver que les huniers se déchirent en battant, mais je crois qu'il vaut mieux courir risque de perdre les voiles que les mâts. L'expérience fera connaître à un officier à peu près la force que le vaisseau peut faire. Par là, il ne risquera pas l'un au dépend de l'autre. Les forces que j'ai vu faire avec les huniers me persuadent que les mâts d'hune courent plus de risque par la mer que par le vent.

 

Article 32. Étant au plus près, ou vent largue avec du vent frais, un bras des huniers venant à casser.

Si pareil accident arrive au grand hunier, si l'on est au plus près, l'on donnera vent devant et on l'amènera, ainsy qu'il a été dit en virant de bord, mais si c'est au petit hunier, on l'amènera en changeant les voiles de l'avant de même que j'ay dit. Mais si le vent était trop frais pour donner vent devant, ou que il fut largue, dans ce cas, il faut arriver et revenir de l'autre bord pour amener l'hunier et rétablir le bras.

 

Article 33. Étant aux basses voiles et surpris par un grain.

Il y a deux opinions. La première: de revenir au lof en éventant les écoutes. Cette façon de manoeuvrer ne vaut rien et peut faire périr un vaisseau. Je conviens que un moment il évente les voiles, mais comme le vaisseau tarde peu à abattre beaucoup, elles porteront plus plein, et comme le vaisseau sera amorti, on ne sera plus maître de pouvoir arriver, ce qui sera très dangereux, étant exposé de s'engager. La deuxième qui est selon mon avis la meilleure. Si on n'a pas la terre près sous le vent, il faut mettre toute la barre à arriver en même tems larguant tant qu'on pourra de la grande écoute, observant cependant de n'en larguer que ce qu'il faut pour qu'elle ne batte pas. On larguera aussy un peu l'écoute de mizaine, ce qui n'empêchera pas le vaisseau d'arriver, et si on veut se mettre à sec, on carguera ces voiles vent arrière, comme icy dit à l'article 28.

 

Article 34. Pour prendre les ris aux basses voiles dans un coup de vent.

Il faut être au plus près pour pouvoir manier les voiles, on carguera les basses voiles, on bordera l'artimon, on mettra les vergues en croix, on les emmènera de la quantité qu'on diminue les voiles en prenant les ris. On roidira des deux bords de roulis ?, on passera ensuite des deux côtés une manoeuvre dans les poulies des bouts de vergues, qui servent pour la drisse des bonnettes. On frappera cette manoeuvre sur l'herse du point de ris. On halera sur cette manoeuvre jusqu'à ce que le point de ris touche la vergue. Les matelots de dessus les vergues prendront le ris avec facilité, observant de commencer toujours par saisir le point du vent le premier.

 

Article 35. Pour enverguer une basse voile dans un coup de vent.

S'il y a grosse mer, on amènera la vergue à my mât. Si on l'amènerait plus bas, on courrait risque dans le roulis de perdre les matelots qui serraient au bout des vergues.

On passera à chaque bout de vergue une manoeuvre dans les poulies qui servent pour prendre les ris. On la frappera pour prendre sur la ralingue de la voile. On passera le garant dans une poulie coupée qu'on frappera sur le pont. On halera dessus jusqu'à faire toucher le premier raban. On aura attention d'amarrer celuy du vent le premier, et de ne haler sur la ralingue sous le vent que lorsque celuy du vent sera bien saisi.

Lorsque la voile sera enverguée, on la murera et la bordera parce que le vent qui donnera dans la voile aidera à hisser la vergue et empêchera les secousses.

 

Article 36. Pour éviter de s'aborder, étant de bouline fort près d'un vaisseau qui y est aussy d'un bord opposé.

Il arrive quelquefois que se rencontrant avec un vaisseau qui va d'un bord opposé, on se flatte qu'il arrivera, ou même sans qu'il arrive, qu'on lui passera au vent.

Je veux qu'on soit fondé à le croire, mais il arrive quelquefois que s'étant approchés, le vent refuse à l'un et adonne à l'autre. On se trouve dans le cas que si chacun suit sa bordée, il est immanquable de s'aborder.

Il y a différentes opinions sur la parti qu'on doit prendre. Les uns prétendent qu'il faut arriver tout court, mais si comme cela arrive souvent l'autre prend le même parti, on s'abordera et le choc sera d'autant plus rude que les deux vaisseaux auront plus d'air.

D'autres sont du sentiment qu'on doit mettre toutes les voiles à aculer, poussant toute la barre à venir au vent. Les autres enfin veulent qu'on donne vent devant. Je suis du sentiment dans un pareil cas, 1er. Qu'on doit tenir l'équipage prêt et rangé sur les manoeuvres. 2em. Il faut observer en diligence si on est également au vent, ou un peu sous le vent, ou un peu au vent. On le connaîtra aisément en observant si on croise ce vaisseau ou si on en est croisé. 3em. On doit mettre toutes les voiles à culer, et toute la barre au lof lorsqu'on est également au vent, et encore plus lorsqu'on est sous le vent, parce que si l'autre arrive, il passera de l'arrière, s'il met à culer, chacun culera de son côté, s'il donne vent devant, certainement on ne se rencontrera pas et s'il continue sa route, il passera de l'avant. Si on est un peu au vent, il vaut mieux donner vent devant parce que si l'autre vaisseau en fait autant, à moins qu'on ne soit très près, on ne doit pas se toucher. Si cela arrive, ce ne pourra être qu'en culant, or comme les deux vaisseaux seront amortis, il est difficile qu'ils s'endommagent. S'il met à culer, on ne couroit aucun risque, s'il continue sa route, il passera sous le vent, ou moins, pour pour peu qu'il arrive, il vous évitera, à plus forte raison s'il met tout à arriver. Il peut arriver de nuit qu'on se trouve extrêmement près d'un bâtiment sans l'avoir aperçu. Dans ce cas, il est difficile que la manoeuvre de mettre à aculer s'exécute assez promptement. C'est pourquoy il faudra toujours commencer par donner vent d'avant et si le cas requiert de mettre à culer, on le fera ensuite le plus vite qu'on pourra avant que le vaisseau ait pris.

 

Article 37. Étant au plus près, ayant de l'avant et fort près une terre ou un bâtiment mouillé, le vaisseau étant dur à arriver.

On mettra toute la barre à arriver, on carguera l'artimon, on larguera entièrement la grande écoute, et on éventera toutes les voiles de l'arrière.

Si l'on voit que le vaisseau n'arrive pas aussi vite qu'il est nécessaire, on changera promptement les voiles de l'avant, on les brassera au vent tant qu'on pourra, on halera l'ecouet et les boulines de revers. En manoeuvrant ainsi, le vaisseau doit arriver tout court, et éviter.

 

Article 38. Pour bien orienter les voiles.

Pour bien orienter les voiles, nous établiront pour fondement deux principes.

Premièrement, que plus le vent est perpendiculaire sur les voiles, plus l'impulsion du vent est forte.

2em, que plus leur direction s'approche de la perpendiculaire à la quille, plus l'effet sera grand pour aller de l'avant, parce que l'effet de l'impulsion dans les voiles est toujours perpendiculaire à leur direction, d'où on doit tirer la conclusion que si les voiles de l'avant sont plus ouvertes que celles de l'arrière, elles feront arriver, et si celles de l'arrière le sont plus que celles de l'avant, elles feront revenir au vent.

Ces principes établis, tout consiste à en faire usage, en sorte qu'on ne perde pas plus d'un côté qu'on ne gagne de l'autre.

J'observe qu'il serait bien inutile d'avoir les voiles bien perpendiculaires à la quille si le vent n'y donnait que fort obliquement dedans.

Au contraire, ne diminuerait on pas le sillage, si pour tenir le vent perpendiculaire sur les voiles, on les orientait de façon qu'elles portassent plus à la dérive qu'à aller de l'avant. Or, la dessus, on ne peut donner aucune règle positive. C'est la pratique seule qui peut apprendre à disposer les voiles de façon qu'elles fassent le plus grand effet dont elles sont capables.

Il y a des cas qui demandent que l'on s'écarte de l'usage. Par exemple, lorsqu'avec du vent faible, il y a un peu de mer, on est obligé de tenir les voiles plus ouvertes que de coutume, sans quoy, n'étant pas soutenues par le vent, le mouvement les empêcherait de porter.

Lorsque par un gros tems on court vent arrière avec la mizaine seule, on l'amure d'un côté, tenant le bras du vent tant qu'on peut. On revient du même côté de deux ou trois rumbs de vent. De cette façon, le vaisseau est plus assujetti, au lieu que si on allait droit vent arrière, les deux écoutes bordées, la grosse mer de l'arrière ferait prendre des embardées d'un bord ou de l'autre, et on ne serait pas toujours les maîtres de faire arriver le vaisseau.

Si en se rangeant cela écarte de la route qu'on doit tenir, après avoir couru quelques heures au vent, et on courra de l'autre bord de la même quantité. Lorsqu'on est vent arrière, ou largue, ayant la mer de l'avant plus forte que le vent, on observera de ne pas roidir les bras des deux bords. Il faut leur laisser du jeu sans quoy les vergues couroit risque de se casser. Je me suis trouvé sur un vaisseau qu'un autre gagnait considérablement. Nous avions les deux huniers, la mizaine, le perroquet de fougue et l'artimon. Avec cette voilure, pour gouverner au plus près, nous avions toute la barre sous le vent. Pour attendre le commandant, nous cargames la mizaine, ce qui nous fesant draguer (ou draper ?) la barre, au lieu de diminuer nostre sillage, l'augmenta au point que nous eûmes de l'avantage sur le vaisseau qui nous gagnait auparavant. J'ay éprouvé plusieurs fois sur un vaisseau qui par sa construction était ardent à venir à bâbord, qu'en brassant plus à stribord les voiles de l'avant et plus à bâbord celles de l'arrière, nous marchions sensiblement mieux parce qu'àlors nous avions la barre droite au lieu qu'auparavant elle était à bâbord, d'où l'on doit conclure qu'il faut autant qu'il est possible mettre la barre droite en augmentant ou diminuant les voiles de l'arrière ou de l'avant, ou par la façon de les orienter.

 

Article 39. Pour appareiller.

Il y a différentes façons d'appareiller. Il faut avoir égard aux différentes figures et espaces des ports, à la proximité et situation des bâtiments qui y sont mouillés, et au vent plus ou moins fort. Tout cela oblige à varier la façon de manoeuvrer. Pour appareiller une rade spacieuse, on passera le tournevire au cabestan, on le saisira sur le câble avec des garcettes près des écubiers, et on le roidira avec le cabestan. On débitera ensuite le câble, on y frappera d'autres garcettes, et on virera jusqu'à ce qu'on ait tiré dans le bord toute la fourrure. Pour lors, on abossera pour l'haler, par la raison que si on la laissait, à moins que ce ne fut pour peu de tems, le câble s'échaufferait et se gâterait. Lorsque la fourrure sera levée, on saisira de nouveau le tournevire avec le câble. On le conduira ainsi saisi jusqu'à sa fosse où on le dessaisira. Lorsqu'avec du vent frais le câble ripe, il faut le laisser aller plus de l'arrière, avant que de démarrer les garcettes, afin d'en avoir une plus grande quantité d'amarrée, et lorsqu'on les désamarre, les matelots avec les garcettes retirent de l'avant le double du câble pour le faire descendre dans sa fosse. On empêchera par le moyen du gouvernail que le vaisseau en allant sur son ancre, s'entraverse. Par un beau tems, pour choquer le tournevire, il suffira que ceux qui en tiennent bon le garant en larguent un peu, ayant auparavant [pris] la précaution d'avertir de l'avant, crainte de blesser ceux qui sont près des écubiers.

Si le vent est frais, on avertira pour abosser de l'avant. Lorsqu'on craindra qu'en tirant davantage le câble dans le bord l'ancre ne quitte le fond, on fera halte au cabestan, on y passera le linguet, on frappera toutes les bosses de l'avant, et on fera monter l'équipage pour mettre les huniers à la voile. Pour les jetter hors la hune, on pesera sur les boulines, et pour finir de les border avec moins de peine, on les hissera à mi mât.

En les hissant, on tiendra bon, filant en garant le bras du côté qu'on (voudra ?) les brasser.

Autant que la proximité de terre, et les bâtiments mouillés aux environs pourront le permettre, on abattra du côté opposé à l'ancre pour empêcher le câble de s'endommager en frottant contre le taille mer et le virer dans le bord avec plus de facilité.

A cet effet, supposant que l'ancre soit mouillée à stribord, on poussera la barre à bâbord, on brassera et boulinera du même côté le grand hunier et le perroquet de fougue, et de l'autre bord on brassera et boulinera le petit hunier. L'équipage ira ensuite au cabestan. On continuera à virer le câble qu'on conduira jusqu'au grand mât où on établira une manoeuvre qui passant dans le double du câble, et de là dans une boucle sur le pont, par son seul frottement, empêcherait l'ancre de reprendre le fond si les garcettes venaient à riper, ou le tournevire à casser. Pour empêcher les garcettes de riper, on en croisera quelques unes. Je dis quelques unes parce qu'on est obligé de couper toutes celles qu'on croise. Pour les empêcher de riper, on jettera du sable sur le câble. Si cela ne suffit pas, on prendra avec le tournevire une demi clef sur le câble qu'on arrêtera avec des garcettes croisées, mais comme alors le tournevire souffre beaucoup, s'il fait une grande force, on abossera un palan sur le câble en avant des bittes, dont la poulie de retour sera établie auprès du grand mât, le garant passera par l'écoutille du second pont et ira au petit cabestan. Par ce moyen, on aide et on soulage le tournevire. Avant que d'abosser ce palan, on garnira le câble d'une toile, ce qui empêchera l'abossage de riper et d'endommager le câble. Si le tournevire ripe au cabestan (ce qui arrive lorsqu'il est neuf et trop chargé de goudron), pour l'empêcher de riper, il sera nécessaire d'y jeter dessus du sable.

Il arrive quelquefois que avec tout ce que nous venons de dire, on ne réussit pas à faire quitter le fond à l'ancre parce qu'elle est engagée dans quelques matte (? ou malte ?) ou dans quelques rochers. Dans ce cas, il faudra prendre l'orin, le passer sur le rouet qui est à côté du bossoir et le garnir au petit cabestan. On pourra aussi abosser à fleur d'eau sur l'orin le croc de la candelette. On étendra son garant sur le second pont, on halera dessus en même tems qu'on virera au petit cabestan, ayant attention auparavant de filler un peu du câble, afin que l'ancre soit couchée sur le fond. Si avec tout cela l'ancre ne se dégage pas, ou si l'orin se casse, on passera tous les poids possibles de l'arrière à l'avant pour caler l'avant du vaisseau. On roidira tant qu'on pourra le câble, on passera ensuite tous les poids possibles de l'avant à l'arrière. Par ce moyen, l'ancre doit se dégager ou se casser. On sauve le câble qu'on aurait été obligé de couper. Lorsque l'ancre commencera à paraître hors de l'eau, on accrochera dans son organeau le croc du capon, on halera sur le garant jusqu'à ce que la poulie touche le bossoir. On filera peu à peu environ deux brasses de câble pour que l'ancre puisse monter. En crochant le capon on passera dans l'organeau de l'ancre la bosse de bout, dont le dormant est frappé sur le bossoir. Le garant se vire au petit cabestan en même tems qu'on hale sur le capon. Cette bosse sert à retenir l'ancre si le capon vient à manquer. Pour n'avoir pas pris cette précaution, j'ai vu l'ancre reprendre le fond, ce qui blessa deux matelots qui étaient autour du câble. Cet accident pouvait être très dangereux si on avait la terre près sous le vent. Lorsque l'ancre sera caponnée, on prendra un tour avec la bosse de bout sur le fronteau d'avant, et on l'amarrera à un taquet. Lorsque l'ancre quitte le fond, le vaisseau abat. Lorsqu'il sera abattu de cinq rumbs de vent, on mettra le petit hunier en croix, on le fera servir avec les autres voiles que l'on jugera nécessaires. Lorsque l'ancre est caponnée, on frappera le croc de la candelette sur l'herse de la patte de l'ancre, on étendra le garant sur le pont, on le fera passer dans une poulie de retour (ainsi que le garant du capon) afin d'y placer plus de monde dessus et pouvoir haler des deux bords. On filera du capon et de la bosse de bout la quantité nécessaire pour pouvoir entraverser l'ancre. On la saisira à la croisée avec un cordage qu'on appelle serre bosse qui la tient entraversée contre le bord. On aura la précaution de mettre sous la patte un morceau de bois creux, qu'on appelle soulier. Il empêchera la patte de l'ancre d'endommager les bordages en frottant dessus. On est quelquefois obligé, à cause de la proximité des terres ou de quelques sèche, de faire servir, dès que l'ancre quitte le fond. Lorsque rien n'y oblige, il vaut mieux attendre que l'ancre soit caponnée, le câble ne s'endommage pas et on le vire avec plus de facilité.

 

Article 40. Étant mouillé dans un port, pour appareiller vent arrière ou grand vent largue.

Si par la proximité des terres on craint de toucher en culant, lorsque le vaisseau abat, on enverra de l'avant une ancre à touer sur laquelle on se soutiendra pendant qu'on appareillera celle sur laquelle on est mouillé. Si on a quelque terre près de l'avant, il vaut mieux s'amarrer avec un grelin ou une aussière. Selon la force du vent, on la roidira avec le petit cabestan, pendant qu'on virera le câble avec le grand pour empêcher la secousse que le vaisseau donnerait lorsque la grosse ancre quitte le fond. Lorsque l'ancre sera près d'être caponnée, on passera une aussière par un sabord du côté opposé à celuy qu'on voudra abattre. On la frappera sur le grelin qui est de l'avant, et on la roidira. Si on doit faire vent arrière par un vent faible, on bordera et hissera le petit hunier, on défrelera la mizaine, on les brassera du côté qu'on ne veut pas abattre, et on poussera toute la barre de l'autre côté. On larguera ensuite l'amarre de l'avant et on halera sur celle de l'arrière, qu'on larguera entièrement lorsque le vaisseau commencera à présenter le cap à l'embouchure du port. Si le vent est assez frais pour faire craindre que l'ancre à touer, ou l'amarre ne puisse pas soutenir le vaisseau avec de la voile, on défrelera seulement la mizaine, et le petit hunier. On roidira leurs écoutes pour pouvoir le border plus vite lorsque par le moyen des amarres on aura suffisamment abattu. Si pour sortir du port on doit faire route grand vent largue, on se servira aussi du grand hunier. Avant de faire servir, on fera préparer l'artimon, le foc et les voiles d'etay pour contrarier s'il est nécessaire les aulofées et les abatues.

 

Articles 41. Étant mouillé dans un port, pour appareiller au plus près, ou vent largue.

Pour pouvoir parer la terre après avoir appareillé et caponné l'ancre, on mettra à la voile les huniers et le perroquet de fougue. Pendant qu'on les hissera, on les brassera du bord qu'on veut abattre. Par le moyen des amarres établies ainsi que nous l'avons dit cy dessus, on abattra un peu pour mettre les huniers en ralingue. Lorsqu'ils seront hissés, on juge avoir besoin des basses voiles, on les amurera promptement toutes deux à la fois, et on les boulinera.

Pendant qu'on les boulinera, on rembraguera celles des huniers qu'on finira de ranger lorsque les basses voiles le seront. Pendant tout ce travail, on aura attention, par le moyen des amarres, de tenir le vent plutôt sur les voiles que dedans. Toutes les voiles étant rangées, on mettra le vent dedans, et lorsque le vaisseau commencera à prendre de l'air, on larguera entièrement les deux amarres, observant de larguer celle de l'avant la première, crainte qu'une secousse ne fasse revenir et prendre vent devant. On aura attention de ne pas trop tenir celle de l'arrière, elle ferait trop abattre et empêcherait d'éviter la terre sous le vent. Lorsque le tems le permet, les perroquets sont très utiles. Étant plus élevés, ils reçoivent mieux le vent qui passe sur la terre. Avant que de faire servir, on préparera le foc et les voiles d'etay, pour en faire usage si cela est nécessaire lorsqu'on larguera les amarres.

Quoyque le vent ne soit pas assez frais pour mettre les amarres en danger de se casser en appareillant ainsi avec les quatre corps de voile, néanmoins plusieurs manoeuvriers ont le sentiment de ne mettre les basses voiles que lorsqu'on a largué les amarres. Ce sentiment est à mon avis très mauvais. Il n'est pas douteux qu'en les murant alors, étant obligé de larguer les boulines, et les bras sous le vent des huniers, le vaisseau s'amortit et tombe. Si on ne les amure point du tout, on sera moins en état de passer la terre sous le vent, d'autant plus que le grand hunier ne peut jamais être bien rangé sans la grande voile parce que les bras sous le vent rappellent en bas, la vergue trouve les haubans plus ouverts, et peut moins s'ouvrir.

 

Article 42. Etant mouillé sur une côte et obligé de couper le câble.

Lorsque le vent et la proximité des terres le permettent, on filera le câble à peu de chose près jusqu'à mettre l'épissure sur les bittes, on y frappera dessus en dehors des écubiers une manoeuvre avec une bouée, afin de pouvoir reprendre le câble et l'ancre dans un tems plus favorable.

On passera par un sabord de l'arrière du bord opposé à celuy qu'on veut abattre un grelin, qu'on abossera sur le câble. On le roidira, et on préparera toutes les voiles que le tems permettra de porter. On filera ensuite le câble jusqu'à mettre la moitié de l'épissure sur les bittes. On le coupera. Lorsque le vaisseau sera abattu de dix rumbs de vent, on coupera le grelin, et on appareillera le plus promptement qu'il sera possible les voiles nécessaires pour doubler la terre.

 

Article 43. Pour mouiller par un beau tems dans une rade spacieuse.

On parera les deux ancres, on élongera les câbles jusqu'au grand mât, et plus en arrière s'il y a beaucoup de fond, on prendra un tour de bitte et par un gros tems on en prendra deux. On tiendra de l'eau prête pour jeter sur le câble, qui, quelquefois, en filant, met le feu aux bittes, et s'endommage. On doit autant qu'on le peut, mouiller l'ancre du vent, pour que le câble ne s'embarrasse pas avec l'ancre, et ne se gâte pas en frottant contre le taille mer. Lorsqu'on approchera du mouillage, on serrera les basses voiles, les perroquets et les voiles d'etay.

On fera peneau à l'ancre, c'est à dire qu'on largue la serre bosse. Pour lors, l'ancre se trouve suspendue au bossoir par la bosse de bout qui passe dans l'organeau, de là monte au bout du bossoir, elle prend un tour sur le fronteau d'avant, et ensuite un autre sur le taquet d'amure de mizaine où un matelot la tient saisie avec une garcette, et le reste de la bosse est étendu sur le gaillard d'avant. Étant arrivé sur le lieu où on veut mouiller, on passera toute la barre sous le vent, on amènera et serrera le petit hunier, on mettra sur le mât le grand hunier et le perroquet de fougue. Lorsque le vaisseau commencera à culer, on avertira ceux qui sont autour du câble, on mouillera, on amènera le grand hunier, et on le serrera. On filera le câble à mesure qu'il en demande. Avec un vent faible, il pourrait prendre un tour sur l'ancre, ce qui ferait facilement chasser. Si le vaisseau revient lentement, on bordera l'artimon. Lorsqu'il sera debout au vent, on le carguera. Si le vent est suffisant pour que le câble soit tendu, on serrera le perroquet de fougue. S'il est trop faible, on le laissera sur le mât pour que dans les changements, le vaisseau passe loin de l'ancre, et ne prenne point de tour dessus avec le câble. Allant au mouillage vent arrière ou vent largue, on reviendra au vent si cela se peut, avant que de mouiller, et on manoeuvrera comme nous avons dit cy dessus. Si on va dans un port où il n'y a pas d'espace suffisant pour revenir au vent, on amènera les huniers à l'avance avant que de mouiller pour diminuer l'air du vaisseau. Si le vent est frais et le fond de mauvaise tenue, on les serrera, et lorsque le vent pourra prendre dans l'artimon, on le bordera pour faire plus vite revenir au vent.

 

Article 44. Pour mouiller dans un canal étroit, où il n'y a pas d'espace pour éviter, entrant vent arrière.

Avant que d'entrer, on mettra la chaloupe à la mer, on embarquera dedans les grelins, on passera un câble par un sabord de Sainte barbe qui ira de là s'étalinguer sur une grosse ancre. Lorsqu'on sera au lieu du mouillage, on laissera tomber l'ancre et on enverra des amarres des deux côtés, de l'avant et de l'arrière. Si ensuite on le juge à propos, on virera le vaisseau.

S'il y a assez peu de fond pour qu'on craigne de passer sur la grosse ancre, on en préparera deux petites, une de chaque côté, avec des grelins passés de l'arrière, et on les mouillera en attendant qu'on prenne les amarres de terre. Si l'on n'est pas vent arrière, ce travail ne pourra pas s'exécuter. Dans ce cas, il faudra mouiller à l'embouchure pour se touer ou se faire remorquer si le vent est faible.

 

Article 45. Pour mouiller dans une rade par un gros tems.

On allongera les câbles jusqu'au grand mât, et plus en arrière s'il y a beaucoup de fond. On prendra deux tours de bitte et on fera route pour le mouillage avec la mizaine amurée. Un peu avant que d'être arrivé au mouillage, on reviendra au vent, on bordera l'artimon, portant tant qu'on pourra le cart d'artimon sous le vent, on carguera et on serrera la mizaine. Le vaisseau ayant dérivé jusqu'au lieu du mouillage, on mouillera l'ancre du vent, et on filera au moins un câble et demy avant d'abosser.

 

Article 46. Pour empenneler une ancre, étant au mouillage.

On embarquera dans la chaloupe une ancre à touer sur laquelle on frappera un orin. On y étalinguera dessus l'orin de la grosse ancre qui doit avoir de long au moins le double du fond. S'il n'a pas cette longueur, on en étalinguera un autre dessus. On ramera ensuite par le rumb de vent qu'on craint de chasser. A mesure que l'orin de la grosse ancre fera force, on filera peu à peu l'orin de la petite, continuant à ramer jusqu'à ce qu'elle ait pris le fond. Pour étendre encore mieux l'orin de la grosse ancre, on peut porter avec la chaloupe une petite ancre qu'on mouillera au loin du côté qu'on veut étendre le peneau. Lorsqu'on voudra empenneler, on se halera dessus.

 

Article 47. Pour empenneler à la voile.

On étalinguera l'orin de la grosse ancre sur l'organeau d'une ancre à touer sur laquelle on frappera un orin. Étant au lieu du mouillage, on poussera toute la barre sous le vent et on mettra toutes les voiles sur le mast. Lorsque le vaisseau commencera à culer, on mouillera l'ancre à touer, dont on filera le câble. Lorsqu'il commencera à faire force, on mouillera la grosse ancre, filant peu à peu le câble pour qu'elle ne prenne le fond que lorsque le câble de la petite sera roide. De cette façon, on sera bien empennelé.

 

Article 48. Pour affourcher dans une rade de la mer Méditerranée, lorsqu'on craint un coup de vent.

La grosse ancre étant mouillée à l'Est que je suppose être le traversier de la rade, on embarquera dans la chaloupe plusieurs grelins et une ancre à touer qu'on portera au .se. [Sud Est] ou au .ne. [Nord Est] à la distance d'environ trois câbles pour pouvoir en virant dessus, mettre la seconde ancre .n. [Nord] et .s. [Sud] avec la première, et environ un câble et 1/2 de distance. Si on étendait les ancres plus distantes, elles feraient moins de force pour le traversier. Si elles étaient plus près, par exemple un câble ou moins, il serait dangereux de prendre des tours avec les câbles sur les ancres, et en étendant les ancres à un câble et 1/2, les câbles ne pourront jamais s'embarrasser avec les ancres. Il y a un cas où l'on doit beaucoup les étendre, c'est lorsqu'on est dans un port embarrassé par beaucoup de bâtiments qu'on craint d'aborder dans les changements de vent.

 

Article 49. Pour affourcher à la voile dans l'océan.

A cause des grands courants, au lieu d'affourcher pour le vent, on affourchera pour la marée. Par exemple, si la marée est .e. [Est] et .o. [Ouest], les ancres doivent être .e. [Est] et .o. [Ouest]. Étant au lieu du mouillage, on mouillera l'ancre de la grande touée. Si on est dans une rivière, lorsque la marée sortira on filera deux câbles et demy, et on mouillera la seconde ancre. Lorsque la marée rentrera, on filera sur cette dernière et on rembraguera sur l'autre. Si au contraire on est mouillé dans une rade, on filera sur la première lorsque la marée entrera et sur la seconde lorsqu'elle sortira. Le câble de la seconde ancre ne doit avoir qu'une touée. S'il en avait deux, il serait difficile de dépasser les tours par la quantité de câble qu'il resterait dans le bord.

 

Article 50. Pour affourcher à la voile dans la mer Méditerranée.

L'on étalinguera la touée d'un câble sur une des deux ancres, et on élongera des deux bords le câble jusqu'au grand mât. En approchant du mouillage (à moins que le vent ne soit faible), on carguera les basses voiles. Supposant que le traversier soit le Nord, on doit affourcher .e.[Est] et .o. [Ouest]. On ira prendre le mouillage faisant route par un de ses deux rumbs de vent. Lorsqu'on y sera arrivé, on mouillera l'ancre de la grande touée qui doit être au vent. On filera le câble de façon que les deux ancres soit éloignées ainsi que j'ai dit à l'article 48 en continuant de faire route à l'.e. [Est] ou à l'.o. [Ouest]. Avant que de mouiller la seconde ancre, on reviendra au vent pour amortir le vaisseau. Lorsqu'elle sera mouillée, on filera le câble et on virera sur l'autre.

 

Article 51. Pour filer un câble dans un mauvais temps.

Le câble doit avoir deux tours sur les bittes, pour qu'il n'échappe pas en filant.

On filera peu à peu pour ne point entraverser le vaisseau. Sans cette précaution, il serait dangereux de donner un saut à l'ancre, qui pourrait la faire chasser. On mettra la cheville aux bittes, crainte que le câble ne passe par dessus en filant. On aura de l'eau prête, crainte du feu, comme nous avons dit cy dessus.

 

Article 52. Pour rafraîchir la fourrure d'un câble dans un coup de vent.

On larguera les bosses qui sont frappées de l'arrière des bittes. On les frappera plus de l'arrière de la quantité qu'on veut filer pour rafraîchir. On larguera ensuite les bosses de l'avant, et le câble prendra de luy même ce qu'on a donné de mol à celles de l'arrière. Si on ne prenait pas cette précaution, on pourrait filer trop de câble, et la fourrure irait toute hors du vaisseau.

 

Article 53. Pour empêcher de chasser.

Si on a de l'espace autour du vaisseau, on filera du câble tant qu'on pourra. Le poids du câble, l'angle plus aigu qu'il fait avec le fond, son frottement dessus, tout cela fait qu'on tient mieux avec une seule ancre qui a beaucoup de câble qu'avec plusieurs qui en ont peu. Si on est près de terre, comme on ne peut pas beaucoup filer, on sera obligé de mouiller une autre ancre. On filera du câble de la première ancre, ce qui sera nécessaire pour que la seconde fasse force, et si on craint de chasser, on empennelera la première ancre mouillée avec la chaloupe. Par un tems semblable pour embarquer la petite ancre dans la chaloupe, il faut faire passer son câble dans une poulie que l'on établira sur le bout de la grande vergue. On filera le câble jusqu'à ce que l'ancre soit environ deux brasses dans l'eau. L'on aura établi sur cette ancre un orin avec une bouée. La chaloupe ira prendre cet orin avec lequel elle embarquera l'ancre, et ensuite empennelera la grosse ancre comme j'ai dit à l'article cy dessus. Observez que si on voulait débarquer du bord de l'ancre à touée dans la chaloupe comme on le fait quand il n'y a pas de la grosse mer, il serait très dangereux de perdre la chaloupe, ou du moins de faire périr les matelots qui y sont dedans.

On appareillera la seconde ancre, et on désempennelera la première lorsque la force du vent aura cessé, sans quoy il pourrait arriver que le câble de la première ancre se gâte en frottant sur la seconde ancre, et même se peuvent endommager tous deux en frottant l'un avec l'autre. Par les changements de vent, il serait dangereux aussi de gâter les câbles et même qu'ils prissent des tours sur les ancres. Il est des occasions où on est obligé d'amener les basses vergues, les mats de hune, pour donner moins de prise au vent. Les vergues de perroquet sont si faciles à hisser et à amener que dès que le vent fait un peu craindre de chasser, il faut tout de suite les amener. Le vent est même quelquefois si fort ou la tenue si mauvaise, qu'on est obligé de couper les mâts, c'est pourquoy je vais détailler les précautions qu'on doit prendre en pareille occasions.

Pour amener les vergues de perroquet: Si on sait les amener à la voile, on aura aucune difficulté pour faire cette manoeuvre au mouillage, c'est pourquoy je vais en faire le détail à la voile.

 

Article 54. Pour amener les vergues de perroquet étant à la voile.

S'il y a du vent frais ou de la mer, et que les circonstances le permettent, il faut amener les huniers. S'ils sont à la voile, on évitera par là le danger de démâter et de faire périr les matelots qui travaillent en haut. Leurs poids et les secousses qu'ils donnent en travaillant, sont les causes qui mettent en danger. Il faut pour plus de sûreté et facilité, amener du côté du vent, et supposant que ce soit à stribord, on fera passer le bout de la contre drisse du même côté en dehors en en avant des haubans du perroquet. On passera ce bout dans une herse qui est établie à basbord sur la vergue, à un quart de sa longueur. Le même bout ira de là s'amarrer sur une autre herse établie au milieu de la vergue. En même tems, on degarnira la voile de ces écoutes, boulines et cargues point, et on ôtera le ragage, et la drisse de dessus la vergue. Tout étant ainsi disposé, on pèsera sur la contre drisse, et la balancine de bâbord, et on halera sur le bras de stribord, jusqu'à ce que la vergue soit entraversée en dehors des haubans. On fera passer le bout d'en bas de la vergue entre l'hauban poupier et le galhauban prouier du grand hunier, et on amènera la vergue jusqu'à ce que la balancine de stribord soit roide, puis on dégarnira les balancines et les bras de basbord. On amènera le pendeur de l'herse qui passe dans le galhauban poupier du grand hunier, sur la vergue environ à cinq pieds distant du bout.

Ensuite on amènera de nouveau la vergue jusqu'à ce que l'autre bout repose sur la croisée du grand hunier, et on amarrera le pendeur de l'autre herse à la même distance du bout que la première. On dégarnira le bras de stribord. De cette façon, en larguant la contre drisse, la vergue descendra en coulant le long du galhauban poupier du grand hunier. Lorsque le bout sera près du bord, on démarrera la première herse. Les matelots saisiront le bout de la vergue et le présenteront sur l'arrière, puis on larguera de nouveau de la drisse jusqu'à ce que toute la vergue puisse être saisie par les matelots. Pour lors, on démarrera la 2em herse, et on emportera la vergue.

 

Article 55. Pour hisser une vergue de perroquet.

Autant qu'on le peut, il est mieux d'hisser du côté du vent, par les mêmes raisons que j'ai dit pour l'amarrer. Cependant, il faut hisser du même côté qu'on aura amener, sans quoy il faudrait absolument retourner la vergue avant de la hisser. Je suppose que ce travail doit se faire à stribord, les matelots porteront la vergue jusqu'à ce que le bout touche le galhauban poupier du grand hunier. On fera passer dans l'estrope de la balancine le bouton de recolet du bras entre lesquels on fera passer le bout de la contre drisse et de là on l'amarrera au milieu de la vergue. Ensuite, on hissera la vergue environ deux brasses, observant de pousser le bout de la vergue en dehors des galhaubans, et on frappera le pendeur de la herse sur le bout d'en haut de la vergue, comme nous l'avons déjà dit à l'autre article. Puis on hissera jusqu'à ce que la vergue ait la même direction que le galhauban, et on frappera en bas le pendeur de l'autre herse. Après, on hissera jusqu'à ce que le bout de la vergue ait dépassé la croisée du grand hunier, après quoy on démarrera la première herse, on établira les balancines, on fera passer le bout de celle de basbord en dehors et en avant des haubans, et l'autre s'affalera en bas. L'on établira les bras. Celuy de basbord passera du même côté en dehors et en avant des haubans. Pour établir celuy de stribord, il faut le descendre sur le bout de la vergue, on dépassera le bouton de recolet qui est dans l'estrope de la balancine. On hissera de nouveau jusqu'à ce qu'on doive démarrer le pendeur de la 2em herse, en observant de pousser le bout de la vergue en dehors des haubans.

Quand on aura hisser suffisamment pour pouvoir mettre la vergue en croix, on halera sur la balancine de stribord, et sur les bras de basbord, ce qui mettra la vergue en croix, et on la garnira de son ragage et de la drisse, de même que la voile de ses cargues point, écoutes et boulines. Icy, [j'ai] cru de devoir faire le détail de hisser après celuy d'amener. Ce travail doit souvent se pratiquer car dès qu'il y a du vent très frais ou de la mer, on soulage beaucoup la mâture en amenant ces vergues. Quand l'équipage y est bien exercé, on amène et on hisse ces vergues très promptement et sans risque.

 

Article 56. Pour amener un mast de perroquet au mouillage.

On passera la guinderesse et on frappera un palan des deux bords sur les galhaubans poupiers, et on les roidira. On prendra un tour de leurs garants sur des taquets, on mettra un homme à chacun pour les filer lorsqu'il sera nécessaire, on frappera sur la teste du mast les deux manoeuvres qui servent de bouline à la voile de perroquet et on les roidira, et on y tiendra de même dessus un matelot pour les filer au besoin. On frappera aussy sur la teste du même mast les deux manoeuvres qui servent de bras. On les roidira et on y tiendra dessus un homme. Ensuite, on halera sur la guinderesse. Quand elle commencera à faire force, on larguera un peu les garants des palans frappés sur les galhaubans, de même que les bras et boulines. Quand le mast sera un peu suspendu, on ôtera la clef. Ensuite, il faut filer en garant la guinderesse et haler sur les garants des palans et sur les boulines et bras. De cette façon, le mast sera assujetti et on l'amenera sans risque.

 

Article 57. Pour amener les masts d'hune au mouillage.

On mettra la guinderesse au cabestan, on frappera un palan à fouet sur l'etay au dessous de la hune qui s'accrochera sur le château d'avant, et on le roidira. Le palan du petit hunier sera accroché sur le beaupré, son garant viendra de là sur le château d'avant. On frappera encore un palan sur chaque galhauban, observant qu'on le frappe plus haut sur les vaisseaux qui sont plus gros, afin qu'ils puissent accompagner les masts jusqu'à ce qu'ils soient amenés à moitié. On roidira ces palans, on prendra un tour de leurs garants sur des taquets, on mettra un homme à chacun pour les filer lorsqu'il sera nécessaire. On frappera sur les croisettes les deux contre bras et on les roidira. On virera ensuite la guinderesse, on larguera en même tems toutes les rides d'haubans, et environ un pied des garants des palans d'étay et de galhaubans et un peu en proportion des contre bras, afin de pouvoir soulever le mast pour ôter la clef.

Lorsqu'elle sera ôtée, on abossera la guinderesse, on en prendra un tour au sep de drisse, on amènera en douceur le mast en palanquant sur les galhaubans, sur l'étay, et pesant sur les contre bras. Avec ces précautions, on tiendra les masts assujettis jusqu'à ce qu'ils soient amenés à moitié. Pour lors, ils seront hors de danger. Il faudra autant qu'on le pourra, amener le grand hunier le premier. Si on est obligé d'amener le petit le premier et qu'on n'eut pas amené le grand perroquet, il faut avoir attention de larguer l'étay du grand perroquet, et on prendra garde que rien ne s'embarrasse, sans quoy on le jetterait à bas, son etay étant frappé sur la tête du petit mast d'hune. Lorsque les mats d'hune seront amenés, on saisira leur pied contre les mats majeurs, avec une manoeuvre qui passera par le trou de la clef.

 

Article 58. Pour guinder les mats d'hune.

On frappera les deux contre bras sur les croisettes, on passera la suspente sous le pied du mast, son dormant est établi sur le ton du mast, par dessus tous les haubans. L'autre bout passe en dehors des barres, sous le mast d'hune, de là il remonte et passe dans une poulie sur le chouquet, ensuite il descend jusque sous les barres d'hunes où on y frappe un palan qu'on hale pendant qu'on vire la guinderesse afin que le mast soit soutenu au cas que la guinderesse ne vienne à casser. Lorsqu'on aura guindé un tiers des mats d'hunes, on frappera des palans sur les étais, et sur les galhaubans, on les roidira, et à mesure qu'on hissera les mats, on les larguera en garant pour tenir les mats sujets.

Quant au petit hunier, au lieu de roidir l'etay, il suffira de roidir la drisse du foc. Dès qu'on pourra présenter la clef, on frappera dessus en diligence pour ne pas guinder plus qu'il ne le faut. Lorsqu'elle sera en place, on ridera les étais, haubans et galhaubans.

 

Article 59. Pour empêcher les grandes secousses en hissant les grandes vergues dans un gros roulis ou mouillage ou à la voile.

On frappera sur le bout des vergues les palans de bout de vergue, on les accrochera à un collier, établi sur le grand mast six pieds au dessus du gaillard. On frappera un semblable palan au même endroit sur la vergue, il s'accrochera à un autre collier établi au dessous des jottereaux. Si on est à la voile, le palan sera établi sous le vent. Si on est au mouillage, on le mettra du bord qu'on voudra. En même tems qu'on virera au cabestan pour hisser la vergue, on larguera peu à peu les bras, le garant des palans établis sous la vergue, et on halera tant qu'on pourra celuy qui est par dessus, ce qui empêchera les secousses.

 

Article 60. Pour couper le grand mast au mouillage.

Si on n'a pas amené le mast d'hune, on le fera. On le dégarnira de même pour le grand perroquet. On dégarnira aussi la grande vergue. Supposons qu'on veuille jeter le mast à stribord, on inclinera le vaisseau de ce côté, on mettra du même côté la caliorne et son garant au grand cabestan, et on la roidira. On commencera ensuite à couper le mast du côté qu'on veut qu'il tombe, et à la hauteur du gaillard, afin qu'il tombe plus facilement hors du vaisseau et pour pouvoir établir le mast d'hune dessus, lorsqu'on voudra le remettre. Lorsqu'on aura coupé environ un tiers du mast, on coupera tous les haubans et galhaubans de bâbord, et ceux [de] stribord, excepté les deux prouiers et les deux poupiers. A mesure qu'on continuera à couper le mast, on fera force sur la caliorne. Lorsque le mast sera tombé, on coupera promptement sur le plat bord l'etay et autres manoeuvres qui pourraient le retenir contre le bord, excepté une aussière que précédemment on aura frappé sur le mast, et on la filera. Elle sert à retenir le mast, et tous les agrès lorsque le mauvais tems a passé.

 

Article 61. Pour couper le mast de mizaine.

On prendra les mêmes précautions que pour le grand mast avec la différence qu'on frappera une grosse poulie au haut du mast. On y fera passer dedans une aussière dont le dormant sera etabli, le garant descendra sur le gaillard d'avant. On pourra ensuite dépasser ou couper les rides d'étay et du contre etay, parce que l'aussière en tient lieu et suffit pour empêcher le mast de tomber de l'arrière. Lorsque le mast sera tombé, on larguera l'aussière afin que le mast s'en aille de l'arrière du vaisseau.

 

Article 62. Pour couper le mast de beaupré.

Ce n'est pas la force du vent qui oblige de couper le beaupré puisqu'il n'est pas plus élevé que l'arrière du vaisseau. Ce ne peut être que par crainte que le vaisseau s'ouvre par le gros tangage. On frappera une poulie sur le beaupré, à côté de celle de la bouline de mizaine, on y passera une aussière dont le dormant sera frappé sur une chaîne d'hauban de mizaine. On frappera sur cette même chaîne une poulie dans laquelle on fera passer le garant de l'aussière, et de là par un sabord de la seconde batterie, il ira sous le château d'avant au petit cabestan. On coupera ensuite la sous barbe, on virera sur l'aussière, et on coupera le mast qui doit tomber du côté que l'aussière est passée, sans endommager l'avant du vaisseau.

 

Article 63. Pour couper le mast d'artimon.

Pour que le mast en tombant n'endommage pas le vaisseau, on travaillera à le faire tomber dans le vaisseau la tête en avant et le pied en arrière. Pour cet effet, on frappera à bâbord et stribord les deux candelettes sur le couronnement de l'arrière, on frappera un palan sur l'étay, on dégarnira le mast de tout ce qui pourrait le retenir, on ne luy laissera que les deux haubans prouiers, on le coupera ensuite [au] ras du gaillard, et de l'avant on halera sur le palan de l'étay et on larguera en douceur les deux candelettes pour soutenir et accompagner le mast en tombant.

Lorsqu'on voudra se remettre, on s'en servira pour beaupré, ou pour mast de mizaine.

 

Article 64. Manière de remédier à la perte du gouvernail ainsy que nous en avons usé à bord du vaisseau Saint Antoine.

On prendra la vergue de rechange du grand hunier, et on en coupera environ deux pieds à chaque bout. Sur l'un, on y établira une caisse de quatre pieds de hauteur, de quatre pieds et demy de longueur, et de onze pouce d'épaisseur. La vergue traversera cette caisse, et la divisera de façon que les deux tiers de la hauteur de la caisse soient au dessous de la vergue et l'autre tiers au dessus.

La partie d'en bas sera remplie de boulets de canon pour faire tenir la caisse droite sous l'eau. On mettra une fourrure sur le bout de la vergue qui sur caisse pour empêcher les manoeuvres de s'y couper dessus. Cet accident nous arriva, et nous donna bien de la peine pour y remédier. On amarrera plusieurs cordages sur les bouts de la vergue en dehors de la caisse. Le premier qui sera une aussière viendra tout le long de la  vergue passer avec l'autre bout de la dite vergue par un trou qu'on fera au dessus de l'étambray du gouvernail directement sur le second pont, sur lequel reposera le bout de la vergue. Elle ira s'amarrer au mast d'artimon. Son usage est de tenir la vergue dans le vaisseau. On frappera ensuite un contre bras de la grande vergue qui viendra passer sur le couronnement, et ira s'amarrer au mast d'artimon. Son usage sera de tenir la vergue suspendue, de façon que le poids de la caisse ne l'enfonce pas trop sous l'eau. Cela arriverait lorsque le vaisseau ferait peu de chemin, c'est pourquoy on le larguera plus ou moins selon le sillage. On frappera ensuite deux contre bras de la grande vergue qui serviront de bras à ce gouvernail. Pour empêcher cette vergue de trop entrer dans le vaisseau, on frappera sur le bout qui entre dans le vaisseau deux galoches de fer. On en frappera deux autres vis à vis et en arrière, sur une barre qui sert à fortifier les montants d'arrière, et on passera par cinq à six tours dans les galoches un cordage de trois pouces qu'on roidira.

Pour n'être pas embarrassé (comme nous le fûmes) si quelques uns des cordages venaient à casser, on aura la précaution de frapper encore en bout de la vergue deux contre bras de la grande vergue. On fera passer les deux bouts sur le couronnement. On pourra s'en servir au cas que quelqu'une des manoeuvres vint à manquer. On passera la vergue de rechange du petit hunier bâbord et stribord par les deux sabords de l'arrière du grand cabestan. Pour allonger cette vergue de quinze pieds de chaque côté, on y frappera dessus les boutes hors par des bonnes rostures.

On frappera sur les bouts de ces boutes hors une grosse poulie simple sur chacun, et on frappera deux semblables poulies sur le seuillet du sabord. On passera dans ces poulies les bras du gouvernail. On epissera leur bout et on les établira par cinq tours au grand cabestan. Lorsqu'on voudra faire venir le vaisseau à stribord, on virera sur le bras de stribord, et pour venir à bâbord, on virera sur le bras de bâbord. Nous étant établis comme je viens de le dire, nous gouvernions de toute sorte de façons, nous virions de bord très promptement vent devant, et vent arrière. Nous travaillâmes à notre gouvernail sur la relation du "Conquérant", avec la différence que nous fîmes une caisse au lieu de mettre au bout de la vergue un affût de canon, jugeant que la caisse ayant plus de surface dans ses côtés, ferait mieux gouverner, et ayant moins d'épaisseur, elle remorquerait moins d'eau et diminuerait [moins] le sillage.

Fin du traité.