DENYS (Guillaume)

(Dieppe 1624 - Dieppe 05.11.1689)

L'ART DE NAVIGER perfectionné par la cognoissance de la variation de l'aimant ou traicté de la variation de l'aigville aimantee. Ou sont dedvits cinq moyens de trouver de combien et de quel coste le Compas manqve en certains lieux à monstrer les veritables parties du Monde. Et Nommement celuy de trouver cette Variation à toute heure du Jour & de la Nuict par l'Azimuth. A Dieppe, Chez Nicolas Dv Bvc Graveur, Libraire & Imprimeur devant l'Hôtel de Ville 1666. In-4°, veau, dos à 5 nerfs (les coiffes manquent), orné, tranches mouchetées.

Reliure de l'époque.

4 ff.n.ch. (Titre; Epître « A Messire Jean Baptiste Colbert »; « Extraict du privilege du Roy »), 220 pp., 3 ff.n.ch. (Table des chapitres et matières; fautes survenues en l'impression; omissions), 4 ff.n.ch. imprimés d'un seul côté de « Tables des Amplitudes » situés entre les pages 98 et 99 et figures dans le texte dont:

Ex libris manuscrit en partie effacé sur la page de titre.

- Edition originale

- Autres éditions:

(Réf: Jean et Michèle Polak: « Bibliographie maritime française », Grenoble, 1976, in-4° et supplément, Grenoble, 1983, in-4°; Abbé Anthiaume: « L'abbé Guillaume Denys de Dieppe », Paris, 1927, in-8°)

Référence Polak:     2513

Guillaume Denys a traité avec une grande compétence toutes les questions de science nautique envisagées au XVIIe siècle, et même dans certains cas il a vu bien plus clair que ses contemporains. Aussi ses ouvrages eurent-ils une grande vogue. Ses nombreux disciples les emportèrent avec eux, et plusieurs, devenus à leur tour professeur d' hydrographie, par exemple à La Rochelle, à Bayonne, à Toulon, etc., les mirent entre les mains de leurs élèves.

Le 22 mai 1665, G. Denys écrivait à Colbert: « Il y a longtemps que l'on me faict espérer un privilège pour mes oeuvres et spécialement pour un de la variation de l'aimant absolument nécessaire pour le voiage des Indes Orientalles que j'ay le dessein de vous présenter si vous avez la bonté de l'agréer; si vous me faictes rescrire, vous me tesmoignerez s'il vous plaist, vostre sentiment sur ce sujet ». Ce voeu de G. Denys fut bientôt réalisé, car ses deux livres sur les « Tables de la déclinaison du soleil » et sur « l' art de naviger par les nombres » reçurent le 6 octobre suivant le privilège tant désiré.

Toutefois, une autre difficulté surgissait pour G. Denys, qui voulait dédier à Colbert sont Traité de la variation de l'aimant. Il fallait écrire une « Epistre » digne du grand ministre et G. Denys était un scientifique d'une compétence rare pour tout ce qui touchait à la science nautique, mais il maniait moins bien la plume qu'un instrument nautique. Il composa donc de son mieux une dédicace et la soumit à Colbert le 24 novembre 1665 pour avoir son appréciation: « J'ay prins la liberté », lui écrivait-il, « de vous envoier l'épistre de nostre livre; vous aurez la bonté de m'en tesmoigner au plus tost que faire ce pourra vos sentimens, afin qu'on l'imprime pendant que le graveur achevera les figures, et que le livre se puisse distribuer ». Cette pièce fut transmise par Colbert à l'Académie française. Elle n'était pas sans doute composée dans un style bien relevé, et les Académiciens qui furent chargés de la mettre au point, absolument ignorants des choses de la science nautique, comme les poètes Chapelain et Ch. Perrault, la jugèrent assez sévèrement et même eurent le mauvais goût d'en plaisanter l'auteur. Voici par exemple, les paroles écrites par Chapelain à Colbert le 20 décembre 1665: « Une chose importante est la lettre de ce bon prestre de Dieppe, remaniée et rendue raisonnable par M. Perrault, et retouchée en plusieurs endroits par vos serviteurs de l'Assemblée, en sorte qu'elle nous a semblé en estat de paroistre sans faire tort à Son livre ni à vostre nom. Elle eust pu à la vérité estre moins ornée et par là plus proportionnée à la capacité de son autheur; mais, si elle n'eust pas ésté indigne de luy en une forme plus simple, elle l' auroist esté de vous, Monseigneur, qui ne devés point recevoir de ces offrandes, ou qui les devés recevoir convenables à vostre mérite et à vostre dignité. Vous prendrés, s'il vous plaist, le temps de passer la veue là-dessus, d'y corriger nos corrections et de donner la satisfaction à ce bonhomme de pouvoir vous adresser son travail sans vous desplaire ».

Ce livre, lit-on dans la préface corrigée, « se tourne nécessairement vers vous (Colbert) comme vers le pôle qui doit non seulement régler la navigation, mais donner des influences bénignes et favorables aux desseins et à la conduite des pilottes ».

Dans ce traité, Guillaume Denys s'attache de préférence aux notions les plus pratiques et néglige celles qui seraient plus curieuses qu'utiles. Il rappelle d'abord les notions les plus importantes sur la boussole, décrit ses éléments (« la roze du compas de boussole », la « nature et proportion des rumbs de vent », la « chappelle », « l'aiguille », le « pivot  , la « boëtte intérieure », le « balancier », la « boëtte extérieure », et dans son commentaire, il se plait à glorifier les normands jusqu'à leur attribuer l'invention de la rose de la boussole et même la boussole (appliquée à la navigation aux quatrième et cinquième siècle par les chinois).

Quant à la variation, angle formé avec le méridien géographique vrai (indiquant le pôle nord géographique) par l'aiguille du compas (qui indique le pôle nord magnétique), elle était connue des chinois dès le commencement du douzième siècle. En Europe, il ne le fut guère qu'au treizième ou au quatorzième siècle. Au milieu du seizième siècle, on savait que la variation n'était pas la même en différents points du globe et que de plus elle pouvait changer de sens et être tantôt orientale, tantôt occidentale. Christophe Colomb avait signalé dans son journal, aux dates des 13 et 17 septembre 1492, le phénomène de la déviation de la boussole. De ce que son observation semble être la première qui nous soit parvenu, il ne s'ensuit pas nécessairement que Christophe Colomb ait découvert cette déviation.

Guillaume Denys consacre neuf des vingt chapitres de son ouvrage et 170 pages sur 220 à l'étude de la variation. Il définit cette variation et indique cinq méthodes pour la calculer: à midi; par « deux observations faites au soleil en égale hauteur sur l'horizon l'une devant, l'autre après midy »; « par deux observations faites l'une au lever et l'autre au coucher du soleil »; « par une observation faite au lever ou bien au coucher du soleil » « par l'amplitude; à toute heure du jour et de la nuit » « par l'azimut ».

De nos jours, le principe du calcul de la variation est toujours le même. Il consiste à mesurer la différence entre l'azimut vrai d'un astre (soleil, planète ou étoile), connu grâce aux tables astronomiques en fonction du lieu et du moment de l'observation, et l’azimut de ce même astre mesuré au même instant avec le compas.

Cet ouvrage contient aussi un point très important. A Dieppe, comme ailleurs, les pilotes péchaient par ignorance ou au moins par insouciance. Ils négligeaient de rédiger le journal de leur navigation. Guillaume Denys ne craignit pas en 1666 (pages 48 et 49) de réclamer un règlement qui enjoignit aux pilotes de déposer au retour de chaque voyage « la copie de leur papier journal ».

« Si j'étois assez capable de donner des avis, celuy-cy n'en seroit pas un des moindres, qui seroit d'insinuer dans l'esprit de sa Majesté, dans le dessein qu' il a de faire monter la navigation au sommet de la perfection, de donner un règlement par lequel il seroit enjoint à tous les pilottes au retour de leur voyage de donner coppie de leur Papier-Journal de navigation, sous peine de privation de leurs gages (comme l'on fait en Hollande), laquelle seroit mise és main du pilote hydrographe, lequel s'obligeroit de les remettre d'an en an au greffe de l'Admirauté pour y rester, ce qui pourroit servir soit pour faire des cartes plus justes par la confrontation des routes de plusieurs des plus habiles (le seul moyen que nous ayons, au défaut du secret qui nous est caché, de trouver la longitude), soit pour apprendre les routes qu'il faut tenir, les vents qui règnent en quelques pays à diverses époques, les marées qui y courent, les tempestes qu'on y souffre, les isles et rochers qui s'y rencontrent, les brasses d'eau, le solage de la mer, les variations de l'aimant, et mille autres belles connoissances que la mémoire ne me fournit point, et que ce pilotte et autres qui verroient ces papiers pourroient tirer pour ensuite les donner au Public, et qui serviroient à donner témoignage et faire connaître ceux qui seroient les plus intelligents ».

Colbert inséra cette obligation dans la célèbre Ordonnance d'août 1681 (livre II, titre IV, article 4). De nos jours, la tenue de ce journal est toujours une obligation à bord des navires.

(Réf: Abbé Anthiaume, « L'abbé Guillaume Denys de Dieppe », Paris, 1927, in-8°)

Né à Dieppe vers 1624, Guillaume Denys se sentit tout jeune attiré vers l'état ecclésiastique et fut ordonné prêtre le 21 septembre 1647 en l'église Saint-Remy de sa ville natale. Il s'adonna de bonne heure à l'étude de la science nautique, puisqu'il publia son premier ouvrage d'hydrographie en 1648. Très tôt aussi il enseigna la navigation à ses jeunes concitoyens. Au début, il ne donna que des leçons particulières, mais la valeur du maître et les succès des élèves attirèrent l'attention des pouvoirs publics et méritèrent à Guillaume Denys les éloges les plus flatteurs de la part du duc de Vendôme, alors grand maître, chef et surintendant de la navigation et du commerce qui lui offrit « l'office de commissaire-examinateur des pilotes par tout le royaume et de professeur d'hydrographie ». Il y avait, au moins au début, deux catégories d'élèves: des aspirants au brevet de pilote et des auditeurs libres, parmi lesquels Denys comptait quelques confrères dans le sacerdoce. Les élèves avaient de treize à trente ans, les plus âgés fréquentaient son école pendant qu'ils étaient à terre, entre deux voyages.

Dès 1661, Colbert avait fait savoir à G. Denys que désormais l'Etat « adoptait sa chaire » et que, comme titulaire de cette chaire, il toucherait annuellement « douze cents livres d'appointements ». Sa réputation comme hydrographe était telle qu'on l'avait prié de désigner ceux de ses élèves qui étaient le plus capable de fonder « dans tous les ports de France » un enseignement sur le modèle du maître.

Le 18 mai 1665, Colbert manda à Denys qu'il le voyait avec grande satisfaction tenir son école d'hydrographie, enseigner le pilotage aux jeunes gens et préparer ainsi des marins pour le service du roi et de la patrie. Colbert s'engageait en même temps à mettre le roi au courant de ses travaux scientifiques et à lui attirer les bonnes grâces de Sa Majesté.

La promesse de Colbert ne fut pas vaine. Le 11 juin suivant, une gratification de six cents livres fut délivrée à G. Denys, et le 25 du même mois, on lui assura une pension de douze cents livres. « Néantmoins, il (Colbert) conjuroit Denys de réunir son zèle pour en faire un bon usage et former un plus grand nombre de pilotes qu'il luy seroit possible ». Ce même jour, une lettre informait officiellement « Messieurs de Ville » que le roi avait favorablement accueilli le projet d'établissement d'une école d'hydrographie à Dieppe, que les leçons seraient données gratuitement et que la direction de l'école serait confiée à G. Denys. On exprimait le voeu « que la Ville de Dieppe pût de nouveau aquérir cette réputation qu'elle s'estoit toujours conservée pour les voyages de long cours et la connoissance des mers ».

Dès le 30 septembre 1665, G. Denys ouvrait son école. La puissante protection de Colbert venant s'ajouter au talent du professeur, l'école de Dieppe fut très prospère. Le grand ministre la recommanda fréquemment à son fils Seignelay, et lui signifia même qu'il fallait « la maintenir et l'augmenter ». Guillaume Denys forma non seulement d'excellents pilotes et capitaines de navires, mais encore des professeurs d'hydrographie qui enseignèrent dans tout le royaume.

En septembre 1672, Denys comptait cent élèves et, pendant l'année 1678, il en eut deux cents dix.

Guillaume Denys mourut à Dieppe le 5 novembre 1689 à l'âge de 65 ans et fut inhumé le surlendemain dans l'église Saint Jacques.

Parmi ses élèves, on compte l'aventurier et corsaire honfleurais Jean Doublet qui, à l'âge de 20 ans et avec déjà 13 ans d'expérience maritime, suivit en 1765 durant 6 mois les cours de Denys qui lui fit passer avec succès son brevet de pilote.

(Réf: Abbé Anthiaurne; « L'abbé Guillaume Denys de Dieppe », Paris, 1927, in-8°)